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L’art dans les chapelles, du divin au contemporain

Bernard Hasquenoph |

Louvre pour tous | 5/07/2010 | 08:47 |


La manifestation bretonne déjà ancienne s’inscrit dans une tendance qui voit les édifices religieux, désaffectés ou non, s’ouvrir à l’art contemporain.

05.07.10 | LOIN DE L’ILE-DE-FRANCE et de ses grands patrons de musées qui pensent avoir inventé la lune en conviant des artistes contemporains à exposer parmi leurs collections anciennes, le Morbihan propose cet été sa dix-neuvième édition du festival « L’art dans les chapelles » né en 1992 à Bieuzy-les-Eaux, ville de 700 habitants. Ici, aucun doute qu’il puisse s’agir d’une opération marketing, on peut parler d’une vraie aventure culturelle qui a poussé naturellement au rythme des années, trouvant peu à peu son public. Dix-neuf artistes de tous horizons - y compris locaux - dont, comme chaque année, trois invités d’honneur de renommée internationale, investissent une vingtaine de chapelles édifiées pour la plupart aux XVe et XVIe siècles, le long de 4 circuits - empruntables à pied ou en vélos - dans la vallée du Blavet et du Pays de Pontivy [1]. L’épicentre en est la maison du chapelain à Saint-Nicodème, en Pluméliau, lieu d’accueil accolé à l’une des plus extraordinaires chapelle de Bretagne.

Ce ne sont pas de simples accrochages, encore moins des expositions, terme que réfute absolument son directeur artistique Olivier Delavallade. Il ne s’agit pas non plus de vouloir faire de l’art sacré qui soit contemporain même si chaque artiste est libre d’y donner le sens qu’il veut. Certains d’entre eux font oeuvre de création en accouchant d’une proposition sur mesure à partir du lieu qui leur est confié - ils viennent alors en résidence dans les mois qui précèdent - quand d’autres se voient proposer une chapelle à même d’intégrer l’une de leurs oeuvres déjà créées [2]. Sculpture, dessin, installation ou vidéo constituent alors la rencontre, la recherche d’un dialogue, une réflexion, une méditation... Pour le public, l’entrée est libre et gratuite, le livret à 3€.

Les chapelles choisies parmi le millier que compte le Morbihan sont pour la plupart toujours vouées au culte mais n’accueillent guère plus d’une messe dans l’année, à l’occasion du Pardon, cérémonie en l’honneur de leur saint patron. Propriétés des communes depuis la loi de 1905, souvent vidées de leurs éléments décoratifs d’origine, elles sont entretenues par des associations qui organisent des événements pour recueillir des fonds pour leur restauration. Au-delà de leur caractère strictement religieux, ces édifices constituent le patrimoine culturel de communes qui, dans cette région, parfois en comptent jusqu’à une dizaine. « Paradoxe breton » comme le souligne avec humour les organisateurs, le festival « L’art dans les chapelles » est né de la volonté d’un maire communiste et d’une équipe d’instituteurs laïcs. Aujourd’hui professionnalisé, il est géré par une association de dix-sept communes [3] et deux communautés de communes (Pontivy et Baud) présidée par Bernard Delhaye par ailleurs président du Conseil culturel de Bretagne.

Ce festival culturel atypique, presque déjà ancien avec ses vingt ans d’âge, s’inscrit dans une tendance actuelle qui voit les édifices religieux, désaffectés ou non, s’ouvrir de plus en plus à l’art contemporain [4]. Par nécessité - pour retrouver une deuxième vie -, par volonté d’échange, par mode sans doute aussi parfois. Phénomène qu’a exploré Lara Blanchy dans son livre paru en 2005 « Les expositions d’art contemporain dans les lieux de culte » et qui interpelle les défenseurs du patrimoine religieux comme dans ce récent colloque « Agir pour les églises et les chapelles » où Bernard Delhaye a été invité à intervenir. Pour 2011, l’association prépare d’ailleurs son propre colloque sur les églises et la notion « d’espace partagé ». Si ici ce sont des laïcs à l’origine du projet, l’expérience a inspiré jusqu’à l’Eglise catholique qui encourage désormais les initiatives quand elle ne les organise pas elle-même, comme l’événement annuel « Le chemin d’art sacré en Alsace » jusqu’à l’ouverture très médiatisée en 2008 du Collège des Bernardins, à Paris, qui, à travers des expositions d’art contemporain, se veut une « invitation [à] regarder le monde d’aujourd’hui au-delà des idées préconçues » tout en ayant conscience que « le choix d’une approche contemporaine peut être déroutante pour le public » (voir vidéos ci-dessous).

FAIRE CORPS AVEC LE LIEU
Pour « L’art dans les chapelles », l’intention n’a jamais été ni de choquer, ni de faire acte de subversion, mais au contraire de faire vivre ces pierres autrement, quand certaines sont menacées par l’abandon, spirituel ou matériel. Lancer une passerelle vers l’art d’aujourd’hui plus divers qu’on ne le croit, tout en respectant la sacralité de l’église en n’investissant pas son choeur, là où se trouve l’autel. Les représentants religieux, comme les communes propriétaires, sont d’ailleurs associés au processus. L’initiative a pu déranger comme l’évoquait Oliver Delavallade en 1999 : « Au début, certaines personnes des environs étaient très réservées par rapport à ce qui se passait. Aujourd’hui, elles commencent à se former un regard, certaines m’aident à faire les accrochages, d’autres m’ont fait de très beaux commentaires sur des œuvres ». Le temps passant, la greffe, semble-t-il, a prise. Au point que quand il y a eu pétition en 2004 au sujet de l’intervention murale de Bernard Cousinier dans la chapelle Notre-Dame de Joie au Gohazé, ce n’était pas pour s’en insurger mais pour en demander le mantien dans les lieux [5]. Depuis, l’oeuvre est chaque année « pérennisée provisoirement » par le conseil municipal [6]. Un succès qui couronne une démarche authentique expliquée par l’artiste lui-même : « Pour tous les artistes qui sont intervenus dans ces chapelles (...), le désir de s’y intégrer a été primordial. La volonté de faire corps d’une certaine manière avec le lieu, et non pas seulement d’y ajouter quelque chose » [7].

Au final, l’expérience, loin d’être en rupture avec la vocation première des lieux, renoue le fil d’une tradition qui fit des églises, par les commandes de tout temps passées aux artistes plasticiens, comme les premières galeries d’art ouvertes au public. En outre, François Barré, parrain du 15e anniversaire de la manifestation, avait sans doute raison quand il déclarait que, pour beaucoup de nos concitoyens, « il est probablement plus facile de franchir la porte d’une église que celle d’un musée, d’autant plus quand il s’agit d’art contemporain [8]. Inversement, pour Lara Blanchy, les productions d’artistes pourraient bien y trouver un supplément d’âme : »Certaines œuvres dévoilent leur part de sacré au contact de ces lieux qui n’aurait peut-être jamais été révélée dans d’autres espaces d’exposition plus traditionnels" [9].

HABITER LE PRÉSENT
D’année en année, la manifestation a pris de l’ampleur jusqu’à dépasser en 2007 les 100 000 visiteurs, réponse à un désir d’élargir et diversifier le public de l’art contemporain. L’événement est désormais soutenu par le ministère de la Culture et nombre d’institutions régionales [10] quand les sponsors se bousculent. Et pas des moindres, notamment cette année l’entreprise Leclerc aux origines bretonnes soutient la manifestation. Dans l’année tout commence en amont avec des rencontres avec les artistes en avant-saison. Une fois le festival démarré, un guide accueille les visiteurs dans chaque chapelle. Des visites commentées par une médiatrice sont organisées tout l’été, ainsi que des ateliers de pratique artistique. Depuis 2002, des livres d’art originaux sont édités, disponibles à la vente ou en circulation dans les écoles, les mairies, les entreprises...

Mais il ne faudrait pas voir l’aventure seulement dans un seul sens car le visiteur est invité à découvrir tout autant l’art religieux ancien. Ainsi, le site internet de la manifestation présente, via la liste des chapelles, en vis-à-vis de chaque oeuvre contemporaine un descriptif de l’édifice qui l’accueille et ses particularités. On y trouve même un glossaire des termes d’architecture religieuse. Aux heures de fermeture des chapelles, est proposée la découverte d’autres sites patrimoniaux de la région : musées, villages, châteaux... Ou comment marier le tourisme à la culture, l’ancien au moderne, le sacré à l’art contemporain. Habiter le présent.

L’ART DANS LES CHAPELLES
- Du 8 juillet au 18 septembre 2011
- Accueil et informations : Maison du Chapelain - Saint Nicodème 56930 Pluméliau
- tél. 02 97 51 97 21 accueil@artchapelles.com
- Site Internet www.artchapelles.com avec informations pratiques, circuits, présentation et interview audio des artistes, descriptif des lieux...

Voir aussi
- le site Internet Art contemporain en Bretagne
- le site Internet de l’Eglise catholique sur l’art sacré, le patrimoine et la création contemporaine : www.narthex.fr

 :: L’ART DANS LES CHAPELLES 2008 | FRANCE 3 ::


 :: L’ART DANS LES CHAPELLES 2001 ::

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:: Louvre pour tous | 5/07/2010 | 08:47 |

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EN COMPLÉMENT

"Il est dans la relation de l’art contemporain et du patrimoine, une autre résonance essentielle qui renvoie à la question des lieux de l’art et de leurs caractéristiques. Exister, c’est résister ou si l’on veut le dire plus civilement, c’est entrer en relation. Dans l’espace blanc et neutre du musée, l’oeuvre acquiert une autonomie et se donne à voir frontalement aux regardeurs spécialisés. Il n’en est pas de même dans un espace préexistant, aux formes constituées et aux espaces dédiés à des usages différents et parfois multiples. L’oeuvre d’art, si elle doit y vivre, y connaîtra la contrainte du déjà là et devra entrer en dialogue (de connivence, de tension ou de rupture ; peu importe le registre de la relation, il y aura relation). Dans l’espace public extérieur ou dans un espace intérieur marqué par le temps, par la présence enveloppante d’une architecture, par des usages, une lumière changeante, des signes et des objets porteurs de sens et d’imaginaires, l’oeuvre doit trouver sa place et donner lieu. Si l’espace qui l’accueille est hospitalier, il est habité et raconte une histoire de cris et de chuchotements. Il a une aura. Cette contrainte faite des sédiments du temps et de l’espace donne à l’hôte – je parle ici de l’invité, c’est à dire de l’oeuvre d’art – une liberté agissante, fondée sur des choix et sa capacité à résonner avec une histoire, à s’en nourrir et à la transformer par sa présence nouvelle...« 
François Barré, »Les visiteurs du soir« , extrait du texte d’ouverture du colloque »Création contemporaine, patrimoine et développement local« organisé dans le cadre du 15e anniversaire de »L’art dans les chapelles", Pontivy | octobre 2006
"Les murs des chapelles ont été blanchis, tardivement. Quelles images faire revenir en ces lieux ? Quels récits ? Ne surtout pas faire de catéchisme : ni prosélytisme, ni provocation. Plutôt donner une réponse ouverte, en forme de correspondance, qui ne soit jamais de l’ordre de l’illustration, contre les réponses immédiates, évidentes, littérales, trop directes, trop souvent assénées. (…) Religere, relier – un lieu du lien. Ni fusion, ni effusion… Une simple relation. Pour qu’il y ait relation, il faut un écart, une tension. C’est dans cet écart, parfois infime, dans cet espace, que l’oeuvre d’art ouvre une brèche dans le lieu pour le faire advenir autrement. Le dialogue peut alors se nouer. C’est un espace poétique – poïétique – qui s’ouvre. Actif, fécond. (…) La relation juste se joue toujours à un seuil. Cet espace du seuil, qui appartient autant à celui qui reçoit qu’à celui qui est invité, est un temps de pause, un temps suspendu, qui autorise et favorise la rencontre. (…) La direction artistique de L’art dans les chapelles s’inscrit dans une réflexion plus globale sur le patrimoine. Les pierres ne parlent pas toutes seules. Nous les faisons parler. Et parfois nous leur faisons dire n’importe quoi. Se méfier de toute instrumentalisation. Du patrimoine par la création, de l’art par l’histoire ou la mémoire. (…) Pour paraphraser la célèbre formule : « il n’y a d’histoire que contemporaine », je dirais qu’il n’y a de patrimoine que contemporain et serais aussi tenté de dire qu’il n’y a d’art que contemporain. Nous sommes contemporains de Lascaux, Altamira, Padoue, Piero, Caravage, Cézanne, Matisse, Malévitch… (…) Ce qui m’intéresse, ici comme ailleurs, c’est le jeu. Au sens mécanique du terme : il y a du jeu. Du jeu entre le muable et l’immuable, l’histoire et la mémoire, le donné et le projet, identité et altérité… Un jeu de collage et de bricolage… Comme nos identités… Collées et bricolées…« 
Olivier Delavallade, directeur artistique, extraits de l’intervention au colloque »Création contemporaine, patrimoine et développement local« organisé dans le cadre du 15e anniversaire de »L’art dans les chapelles", Pontivy | octobre 2006


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NOTES

[1] Quelques artistes précédemment invités : Bengt Linström en 1996, Jean Bazaine, Jean Le Moal et Christian Boltanski en 1997, Jean-Pierre Pincemin en 1998, Geneviève Asse en 1999, Gérard Titus-Carmel en 2000, François Dilasser en 2001, Claude Viallat en 2002, Pierre Buraglio en 2003, Guy Le Meaux en 2004, Janos Ber en 2005, Bernard Moninot en 2006, Christian Bonnefoi en 2007, David Tremlett en 2008.

[2] Lire « L’Art contemporain dans les Chapelles », rencontre avec Olivier Delavallade en 1999 par Exporevue.

[3] Bieuzy-les-Eaux, Bubry, Guénin, Guern, Hennebont, Le Sourn, Malguénac, Melrand, Moustoir-Remungol, Neulliac, Noyal-Pontivy, Pluméliau, Pontivy, Quistinic, Saint- Barthélémy, Saint-Gérand et Saint-Thuriau

[4] Des édifices religieux sont transformés en centre d’art contemporain comme récemment les églises Sainte-Croix et Saint-Georges de Chelles, en Seine-et-Marne. On pense aussi à la Synagogue de Delme, en Lorraine. Voir vidéos.

[5] Dossier de presse « L’art dans les chapelles » 2008.

[6] Lire « Le temps à l’oeuvre » par Philippe Dorval in Catalogue « L’art dans les chapelles » 2008.

[7] Bernard Cousinier, entretien sur www.elandarts.com | 16.10.06.

[8] Colloque pour le 15e anniversaire de « L’art dans les chapelles ».

[9] Livre déjà cité.

[10] Institutionnels : Région Bretagne, Conseil Général du Morbihan, Pontivy Communauté, DRAC Bretagne.



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« La fonction du musée est de rendre bon, pas de rendre savant. » Serge Chaumier, Altermuséologie, éd. Hermann, 2018
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