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Homo Musée, de l’homosexualité au musée

Bernard Hasquenoph | 28/01/2014 | 20:03 |


Avec l’exposition « Masculin/Masculin », le musée d’Orsay a brisé un certain tabou : oser parler (timidement) d’homosexualité au musée. Un sujet jusque là invisible dans les musées français, entre déni et censure [1].

28.01.14 | CE DEVAIT ÊTRE LE SCANDALE de la rentrée, la presse frétillait. Au musée d’Orsay, l’exposition « Masculin/Masculin » allait déclencher l’ire des « ligues de morale », à en croire son instigateur et président Guy Cogeval. En riant, celui-ci avouait même l’espérer un peu. Après la mobilisation des anti-mariage pour tous et « les excès que l’on a vus dans les rues, il y aura sans doute des gens qui ne seront pas très contents qu’un musée fasse une exposition de ce type », prédisait-il alors, sortant d’une retenue habituellement de mise dans ce milieu. Et s’il regrettait la perte probable d’une partie de la « clientèle habituelle » de son établissement, selon sa propre expression, il se réjouissait de la venue attendue d’« une clientèle plus jeune, plus ouverte, moins conservatrice » [2]. Et puis rien… On n’entendit même pas chouiner Christine Boutin. Seul « incident » notable : un éphèbe barbu déambula nu au vernissage, avant d’être gentiment prié de se rhabiller. Les photos furent censurées sur Facebook. Voilà.

Mais que pouvait donc avoir de si choquant une exhibition d’oeuvres d’art s’échelonnant de 1800 à nos jours ? Exposer des nudités masculines n’a rien de subversif, les musées en sont remplis. Il suffit de se promener au Louvre pour le constater. L’affiche alors ? Même pas, le musée d’Orsay ayant renoncé à choquer. Car si ce dernier s’était inspiré de l’expo « Hommes nus » présentée au Leopold Museum à Vienne l’année passée, il n’avait cependant pas repris l’affiche du musée autrichien qui dévoilait des sexes d’hommes (au repos) – qui furent d’ailleurs vite recouverts d’un bandeau pour faire taire les protestations. Ça, plus une visite réservée aux naturistes : aurait-on voulu faire le buzz qu’on ne s’y serait pas mieux pris. Mais en dehors d’un marketing volontairement provocant, en réalité, il n’y eut pas plus de scandale à Vienne qu’à Paris.

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Affiches « Masculin/Masculin » dans le métro.

Non, la seule raison, dans l’exposition française, qui aurait pu créer la polémique, est d’avoir osé évoquer l’homoérotisme de certaines peintures, dimension jusqu’ici ignorée de l’histoire de l’art officielle, dominée, là comme ailleurs, par un point de vue quelque peu hétérocentré. Dans les médias, Guy Cogeval communiqua beaucoup sur le sujet, pour finir par décevoir son monde, la critique jugeant le résultat sans aucune audace, lui reprocha même d’avoir finalement botté en touche [3]. Un comble. Timide coming-out d’un musée national français quand le British Museum, à Londres, en est à publier un guide gay de ses collections [4].

Briser les tabous, disaient les commissaires de « Masculin/Masculin  ». Pourtant, l’exposition parisienne s’autocensurait, selon une habitude très ancrée dans les institutions françaises quand il s’agit d’évoquer, ne serait-ce que comme un fait biographique, l’homosexualité réelle ou supposée d’artistes, y compris quand elle aide à la compréhension de l’oeuvre. Une pudeur qui ne peut se cacher derrière le respect de la vie privée quand celle des artistes hétérosexuels est, elle, largement mentionnée.

Quand, dans la presse Guy Cogeval insistait audacieusement sur l’homosexualité de Johann Joachim Winckelmann, cet archéologue qui, au XVIIIe siècle, porta aux nues la plastique masculine antique, influençant l’art occidental pour plusieurs siècles et qui, accessoirement, fut assassiné par un amant, l’expo se contentait de le présenter comme un « esthète », faisant l’impasse sur ce qui est tout sauf une donnée anecdotique [5]. Encore plus curieux, le couple de créateurs Pierre et Gilles, surreprésenté dans l’expo avec sept oeuvres, était seulement décrit comme « un duo d’artistes » sans qu’à nul moment il ne soit fait allusion à leur homosexualité assumée qui imprègne pourtant si fortement leur univers esthétique. Un non-dit incompréhensible dans un tel contexte.

Le plus étrange dans tout cela, c’est la volonté affichée du musée d’Orsay de programmer une expo pour sortir du bois la culture LGBT [6] quand habituellement il est le premier à jouer les timorés. À l’été 2013, le visiteur avait pu y découvrir une passionnante rétrospective de l’oeuvre méconnue d’une sculptrice du XIXe siècle : Félicie de Fauveau. L’allusion discrète à son penchant lesbien était typique de cette gêne conservatrice. « Amazone », « célibataire et féministe  », « femme atypique »… ainsi était qualifiée celle, qui, s’habillant presque en homme, entretenait une « relation fusionnelle » avec « son amie la comtesse... ». Comprenne qui peut [7].

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Félicie de Fauveau / Pierre Loti

Les exemples de ce type abondent dans des institutions qu’on pensait plus ouvertes. Si la chose est dite, c’est toujours à mots couverts, comme si cela était inconvenant et honteux. Que penser, par exemple, quand un cartel, dans une élégante exposition consacrée à Jacques-Émile Blanche, le portraitiste du Tout-Paris proustien, indique qu’il « épousa comme Gide sa meilleure amie et confidente », lorsqu’on sait que ce mariage fut non consommé et que l’auteur de Corydon fit de son homosexualité un sujet littéraire [8]. Cette exposition, sous-titrée « Un salon à la Belle Époque », présentait un nombre non négligeable de portraits de personnalités homosexuelles (ou bisexuelles, parfois par nécessité sociale), souvent amies proches du peintre, sans que rien ne vienne éclairer cette réalité sous-jacente [9]. Des non-dits d’autant plus curieux que la manifestation était abritée à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent !

Autre exemple : quand le musée du quai Branly, dans une exposition sur Pierre Loti, l’écrivain le plus queer de son temps, évoque sa fascination pour les matelots à travers sa collection personnelle de portraits photographiques de beaux marins, on a droit à un curieux aveu sur sa sexualité, en creux : ceux avec qui ils pavanaient en ville n’auraient été « que de simples amis et non des amants » [10]. Ouf, nous voilà rassurés. Il n’aurait plus manqué qu’il fut pédé.

ART & LGBT - Afin d’explorer cette thématique et poursuivre la réflexion, nous avons ouvert une page Facebook pour toutes celles et tous ceux qui s’intéressent aux liens, proches ou lointains, entre art et homosexualité : www.facebook.com/art.LGBT. Et nous avons nouer un partenariat avec le site Yagg pour publier des chroniques sur le sujet, à retrouver ici : Yagg.

:: Bernard Hasquenoph | 28/01/2014 | 20:03 |

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NOTES

[1] Version complétée d’une chronique publiée dans le magazine Regards Hiver 2014.

[2] Sources : AFP, Vidéo JDD.

[3] Parmi les déçus (sur ce thème parmi d’autres), on peut citer Le Monde, Télérama, La Tribune de l’Art, Culturebox, Lunettes rouges.

[4] « A Little Gay History : Desire and Diversity across the world », de Richard B. Parkinson et Kate Smith, British Museum Press, 2013.

[5] Connaissance des Arts, septembre 2013.

[6] Lesbienne, Gay, Bi, Trans.

[7] A lire la chronique de la critique d’art Élisabeth Lebovici sur cette expo et le livre Félicie de Fauveau, portrait d’une artiste romantique d’Emmanuel de Waresquiel, éd. Robert Laffont, 2010.

[8] Comme l’indique le catalogue, pas plus explicite que l’expo, le mariage de Jacques-Émile Blanche a été dénoncé comme un mariage blanc par Robert de Montesquiou, homosexuel notoire et inspirateur du personnage du baron de Charlus dans La Recherche de Proust : « Le ménage à Vénus, ne paie aucun écot, / Leur devoir conjugual se bornant à la table ».

[9] Parmi ces personnalités, on peut citer Robert de Montesquiou, Marcel Proust, Coleridge dit Roy Kennard (l’expo en disait : « Ce portrait de Roy, à l’atmosphère équivoque, suscita l’ire de sa mère, qui refusa de revoir les Blanche »), André Gide, Jean Cocteau, Vaslav Nijinski, la princesse de Polignac née Singer mariée à Edmond de Polignac (couple homosexuel comme cela se pratiquait dans la haute société Belle Epoque), François Mauriac...

[10] L’exposition conçue par Claude Stefani, conservateur des musées municipaux de Rochefort où se trouve le musée-maison de Pierre Loti proposait « une découverte des multiples facettes de cet officier de marine, écrivain-voyageur, académicien et mondain qui affectionnait le paradoxe et cultivait les ambigüités » sans jamais aborder sa bisexualité ou homosexualité qui, aujourd’hui, ne fait plus de doute et qui éclaire son oeuvre. Le cartel complet disait : Le mythe du matelot - Loti a créé un personnage central dans ses romans maritimes - celui du marin pêcheur ou du matelot - homme jeune, issu du peuple, innocent et fragile. La fascination qu’il éprouve pour ce type social se traduit chez lui par la volonté d’identification qui le conduit à se déguiser souvent en matelot - ce qui est répréhensible pour un officier - mais témoigne, une fois de plus, de son refus des convenances. Et attitude encore plus hors norme, il aime à se faire accompagner, fort avant dans sa vie, d’un jeune marin, le “grand frère”, en référence à Gustave. Cette curieuse association fait furieusement jaser. De fait, les Léo Thémèze, Pierre Le Cor et autre Edmond Gueffier ne sont que de simples amis et non des amants ».
• Toujours au musée du Quai Branly en 2013, on pouvait voir une très belle exposition sur l’artiste français ayant vécu au Japon, Paul Jacoulet » (1896-1960). Bien qu’évoquant certains aspects de sa vie privée, elle faisait totalement l’impasse sur l’homosexualité de cet artiste. Dimension qui, pourtant, imprègne son oeuvre, par l’homoérotisme qui se dégage de ses représentations de corps masculins dénudés, thème récurrent dans son oeuvre. Une dimension tellement évidente que la presse devait le relever :Le Figaro parla pudiquement de « penchant homosexuel », Télérama d’« icône gay »], Connaissances des Arts d’« iconographie gay ». On pouvait également voir une très belle estampe de deux jeunes femmes, torses nues, tendrement enlacées. Le magazine américain gay Advocate rapporte qu’il fut même interdit de territoire aux Etats-Unis en raison de ses moeurs. L’exposition restait muette sur cet aspect de sa vie.



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« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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