
20.02.2026 l QUAND ON VISITE pour la première fois la Maison de Victor Hugo, place des Vosges à Paris, on est étonné par le mélange des styles classiques, tel qu’on imagine la demeure bourgeoise d’une gloire de la littérature du 19e siècle, et d’autres plus extravagants, néogothiques ou chinoisants. Mais si l’on prend le temps de lire les cartels, on découvre que cet appartement de 280 ㎡ semblant comme “habité” par l’écrivain, n’est pas du tout dans l’état où celui-ci le loua durant une quinzaine d’années, ce qui est souvent le cas des demeures d’illustres pour paraphraser le label lancé par le ministère de la Culture en 2011. L’évocation suffit. Et quelques souvenirs. C’est le cas ici, avec de très beaux souvenirs.
Ouverte en 1903 dans l’hôtel particulier entier racheté par la Ville de Paris, ce serait la première maison-musée d’écrivain créée en France, à partir de dons, d’achats et de commandes à des artistes [1]. Cette “maison" est comme la synthèse des nombreux lieux d’habitation de Victor Hugo, beaucoup d’éléments mobiliers provenant en réalité de chez sa maîtresse Juliette Drouet, avec qui il partageait le goût de la décoration. Il faudrait d’ailleurs plutôt parler de sa seconde femme et de polygamie de fait, courante dans la famille bourgeoise du 19e siècle. On y trouve même la chambre reconstituée où le poète mourut avenue d’Eylau, dans le 16ᵉ arrondissement de Paris, avec les meubles d’origine.

Les talents de décorateur de Victor Hugo, c’est le thème original de l’exposition en cours qui se prolonge dans le dit-appartement du second étage, le rendant de fait payant alors qu’il est normalement accessible gratuitement. S’il n’est pas le seul écrivain de cette période à s’être adonné à cette passion - on pense à Alexandre Dumas et à Émile Zola dont les maisons également se visitent -, la spécificité de Victor Hugo est qu’il s’est investi lui-même dans la création. Il s’est même confié à un ami : « J’ai manqué ma vocation, j’étais né pour être décorateur » !

On sait à quel point le génie créatif de Victor Hugo a débordé jusqu’aux arts visuels avec ses dessins fantastiques (au sens propre) au lavis et à l’encre. De même, il était très attentif aux décors de ses pièces de théâtre, à en rectifier des éléments lui-même s’il le fallait. Ouvrant l’exposition, une maison de poupée en cartes à jouer réalisée avec une amie de la famille pour ses enfants et miraculeusement conservée, dévoile son intérêt pour la mise en espace.

De ses intérieurs avant l’exil en 1852, reste peu de choses, l’essentiel de son mobilier ayant été revendu pour permettre son départ. De l’appartement place Royale, future place des Vosges, un seul dessin du salon en donne une idée. En revanche, des visiteurs en ont laissé des témoignages. L’auteur anglais Charles Dickens a décrit un espace saturé d’objets : « Un endroit absolument extraordinaire, tenant du magasin d’antiquités, ou du magasin des accessoires d’un vieux théâtre vaste et sombre ». Un document inattendu permet cependant de mieux connaître la disposition des lieux : un mémoire de 90 pages rédigé par un frotteur de parquet en conflit avec Hugo pour des questions de rémunération !
VICTOR HUGO AT HOME
Le talent d’architecte d’intérieur de l’auteur des Misérables va s’exprimer pleinement dans l’unique maison dont il est devenu propriétaire durant sa vie : Hauteville House acquise en 1856 à Guernesey lors de son exil. C’est là qu’il va déployer sa vision de la décoration qui n’est pas juste un aménagement de l’espace mais un prolongement de lui-même. Gérard Audinet, commissaire de l’exposition et directeur des deux maisons-musées (bientôt à la retraite qu’on lui souhaite très bonne), le qualifie de « poète décorateur ». Hugo va peu à peu investir le moindre mètre carré de la demeure, du sol au plafond sans oublier les couloirs, s’arrêtant seulement à la porte des chambres de ses proches.

Il crée un univers décoratif si original et sa notoriété était si grande que, devant les demandes, il était possible de visiter Hauteville House de son vivant... contre paiement ! En 1867, il note dans un carnet : « Il parait que Marie a gagné plus de 200 francs à montrer ma maison aux curieux pendant mon absence ». Une Maison des Illustres avant l’heure !

Ses interventions vont concerner le bâtiment lui-même qui va s’agrandir, gagnant de l’espace par transparence. En accolant une serre à deux étages contre la façade, ce n’est pas seulement un jardin d’hiver qu’il s’offre au second niveau (avec une vigne plantée à l’extérieur qui y pénètre) mais deux pièces à vivre, celle du bas aménagée en atelier qui connaîtra plusieurs fonctions. Plus tard, il se fait construire une chambre vitrée sur le toit qu’il appelle sa « cristal-room » ou « look-out ». Avec ces conquêtes spatiales, il cherche, selon Gérard Audinet, à « habiter le paysage », l’intérieur de la demeure, souvent sombre, s’ouvrant sur l’extérieur, vers la lumière et le jardin qu’il souhaita « d’aspect sauvage » à la façon du 19e siècle, puis sur la mer.

Contrairement aux adresses antérieures de Victor Hugo, Hauteville House, propriété de la Ville de Paris depuis 1927, existe toujours avec ses aménagements intérieurs surchargés. S’ils ont subi quelques modifications, de nombreuses photographies d’époque ont permis de les restituer au plus près lors d’une importante campagne de restauration achevée en 2018. L’exposition en donne des aperçus grâce aux magnifiques photos couleurs de Jean-Baptiste Hugo, arrière arrière petit-fils de l’écrivain et à l’aide d’une table numérique qui permet d’explorer chaque pièce.

Victor Hugo ne faisait pas qu’élaborer des atmosphères à la façon d’un architecte d’intérieur, il fabriquait des meubles, voire des ensembles complets, par un procédé étonnant : par assemblage d’éléments de meubles préexistants. De l’upcycling du 19e siècle ! Pour cela, il chinait sur l’île, dans des « bric-à-brac » ou même chez des particuliers, demandant aussi à ses proches de lui signaler des ventes intéressantes, achetant des coffres paysans, des meubles anciens... afin de les démembrer !
CRÉATEUR DE MEUBLES ET DESIGNER
Son fils Charles décrit le processus : « Les bancs ont pour pour principale curiosité que c’est Victor Hugo lui-même qui les a dessinés et presque faits. Il n’avait pour sculpteurs que des menuisiers de Guernesey et il a bien fallu qu’il s’en accommodât. Pour matériaux, il n’avait qu’une armoire ! Une armoire Louis XV ! Il a désossé l’armoire et, en profitant de tout, il a réussi à dépayser tellement cette pauvre armoire Louis XV qu’il en a fait des bancs Henri IV. Les battants de la porte sont devenus dossiers et les planches de l’intérieur sont devenues sièges. Le tour de force c’est que l’antiquaire le plus ombrageux n’y verrait rien à reprendre ».

Selon son idée, Victor Hugo fait créer les morceaux manquants, colonnes ou frontons, en unifie l’apparence par des vernis. Des meubles, il en crée aussi pour Juliette Drouet qui loge pareillement sur l’île, parfois de très originaux comme la fameuse table se repliant sur le mur quand l’on ne s’en sert pas. Il réalise parfois des croquis préparatoires, invente des concepts en véritable designer comme le meuble-cheminée, cette dernière se prolongeant sur le mur, symétriquement, par des décors de bois ou de carreaux de faïence où viennent s’inclure plats ou statuettes.

Il intègre parfois à sa déco ses propres dessins conçus tout exprès, peint des motifs sur les cadres, et, autre originalité, inscrit ici ou là des formules en français ou latin, des monogrammes... La littérature n’est jamais loin. Son épouse (légitime) écrit à sa soeur : « Ce sera un poème que ce logis. Mon mari grave des inscriptions, met son âme sur les murs de sa maison » [2]. Elle indique aussi qu’« il prend le rabot lui-même et lui donne sa sueur ». Souvenirs de son propre grand-père paternel Joseph Hugo qui était menuisier mais qu’il n’a pas connu ? Ces meubles ou ensembles mobiliers sont souvent meublants. « Il double ainsi les pièces d’une double peau où il projette son esprit, son âme », écrit Gérard Audinet qui parle également de « meubles structurels » ou « meubles architecturés ». Avec une astuce, les éléments démembrés d’un même meuble peuvent se retrouver à différents endroits d’une pièce, ce qui en assure l’unité.
INSPIRATIONS LOINTAINES
Deux univers stylistiques inspirent particulièrement Victor Hugo décorateur : le Moyen Âge et la Chine. Pour le premier thème, rien d’étonnant de la part de l’auteur de Notre-Dame de Paris. Le mouvement romantique a remis au goût du jour cette époque. La mode est au néo-gothique. L’architecte Viollet-le-Duc conçoit également des meubles dans cette veine quand Victor Hugo, lui et c’est là sa particularité, crée par agrégation, sans vraiment souci de véracité.

Autre source d’inspiration, la Chine. Depuis toujours. Dans ses intérieurs parisiens, on trouve déjà nombre d’objets et meubles asiatiques, japonais, très à la mode, mais aussi provenant de cette partie du monde encore mystérieuse. Les murs de sa dernière chambre avant l’exil sont « tapissés de tentures de Chine », décrit Théophile Gautier. Une fois à Guernesey, c’est une véritable frénésie qui l’entraîne avec Juliette Drouet à acquérir une multitude de porcelaines, vases, vaisselles, stores, boîtes, bibelots chinois...

Pour elle, il va jusqu’à réaliser des décors entiers s’en inspirant, pour sa salle à manger et pour sa chambre. « Cette prodigieuse chambre qui est un véritable poème chinois », écrira-t-elle. Il fait transposer sur les boiseries des dessins de personnages (parfois comiques), animaux, motifs trouvés sur des meubles laqués ou des soies. Ce sont ces décors qui seront récupérés pour créer, à partir de plusieurs pièces, le salon chinois de la maison-musée parisienne en 1903, non sans transformations, découpes et rajouts.
QUESTIONS DE PROVENANCE
Dans sa décoration, Victor Hugo affectionne la matière textile sous toutes ses formes (tapis, tapisseries, feutre imprimé, damas, soies...), ce qui, pour le coup, est assez banal pour l’époque. En revanche, il achète des quantités de soies chinoises dont il tapisse les murs comme dans les salons rouge et bleu de Hauteville House. Dommage que l’exposition fasse l’impasse sur la question des provenances, cela aurait été l’occasion d’évoquer cet achat étonnant, noté dans un de ses carnets à la date du 23 mars 1865, connu des spécialistes : « acheté tout le lot de soieries de Chine vendu par un officier anglais qui était de l’expédition et qui l’a pris au palais d’été de l’empereur de la Chine ». Soieries qui auraient servi à décorer le salon rouge.

Etonnant car Victor Hugo est connu pour avoir été l’une des rares personnalités occidentales à s’insurger contre le pillage et la destruction en octobre 1860 de cet extraordinaire ensemble palatial proche de Pékin par les troupes britanniques et françaises lors de la seconde guerre de l’opium. Triste épisode connu sous le nom de « Sac du Palais d’Ete » qui remplit notamment le Musée Chinois de l’impératrice Eugénie au château de Fontainebleau et qui reste toujours un traumatisme pour la nation chinoise. A l’époque, Hugo avait écrit dans un carnet cette pensée : « L’Europe introduit la civilisation en Chine à coups de pillage ». Mais surtout, dans une lettre célèbre (fictive) adressée « au capitaine Butler », publiée sous ce titre en 1875, l’écrivain français dénonçait ces « crimes », concluant par cette phrase : « J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée » [3]. Cette prise de position lui vaut d’être adulé en Chine et d’avoir sa statue sur le site même du Palais d’Eté, ainsi que sa lettre gravée dans un livre de pierre. Son achat de soies ne remet pas en question la sincérité de sa position mais révèle un paradoxe très humain.

Dès lors, on s’interroge sur l’origine de tous ses achats mais maigres sont les informations à ce sujet. C’est la limite de cette exposition. Un autre objet venu de loin attire l’attention, une extraordinaire tenture aux motifs arabes dont on sait qu’elle se trouvait dans le salon parisien de la place Royale, tendue au mur à l’envers, pointe vers le haut. Rarement exposée, il s’agit d’une bannière ottomane du 17e siècle, en soie et fil d’or, provenant de la prise d’Alger en juillet 1830. La légende dit qu’elle aurait été offerte à Hugo par un camarade de lycée, le lieutenant Charles Elbé, mais l’exposition nous précise qu’elle aurait été plus vraisemblablement acquise « dans le commerce » en 1837. On n’en saura pas plus. Par ailleurs, aussi étonnant que cela puisse paraître, Victor Hugo n’était pas du tout hostile à la colonisation de l’Algérie.

De la même façon, on se questionne sur la nature des meubles anciens chinés par Victor Hugo puis démembrés, sans aucune considération pour leur valeur historique semble-t-il, ce qui semble en contradiction avec son engagement connu en faveur du patrimoine. A moins que la notion se limite, pour lui, à l’architecture ? [4] L’exposition évoque tout de même des meubles gothiques ou Renaissance lui servant à en créer de nouveaux ! Là aussi, nos interrogations restent en suspens.

La frustration se prolonge avec la découverte du beau livre publié pour l’occasion. Car ce n’est pas vraiment un catalogue. Là où on attendait des textes se penchant tel ou tel aspect du rapport de Victor Hugo à la décoration, développant des thématiques abordées dans l’exposition, on a droit à un ouvrage savant de plus de 400 pages qui détaille le mobilier de chaque pièce de ses domiciles. En réalité, c’est un livre de recherches, certes utile pour les spécialistes mais plutôt indigeste pour le public. Les informations précises, citations, anecdotes sur le processus de création des décors sont hélas noyées dans la masse, il faut les débusquer. Dommage, ce qui n’enlève rien à l’intérêt documentaire de ce livre, ni, bien sûr, à la qualité de l’exposition dont le sujet reste passionnant ◆ Bernard Hasquenoph
HUGO DÉCORATEUR
Exposition
13 novembre 2025 - 26 avril 2026
Exposition + Musée (payant durant l’expo) : 11 € / 9 € / Gratuités habituelles
Maison de Victor Hugo, Paris (75)
www.maisonsvictorhugo.paris.fr
VICTOUR HUGO DÉCORS
Livre
Gérard Audinet
Éditions Paris Musées, 2025
448 pages / 230 images
45 €
Conditions de visite :: Visite de presse sur invitation de l’agence Alambret Communication + livre.
[1] Histoire des musées de la Ville de Paris, Cécile Aufaure et Juliette Singer, éd. Paris Musées, 2017.
[2] Cité dans la biographie de Victor Hugo par Sandrine Filipetti, éd. Folio, p.215.
[3] Actes et paroles, II, Pendant l’exil, Victor Hugo, éd. Levy, 1875-1876, p.199-201. Lire à ce sujet : « Qui est le capitaine Butler ? A propos d’une lettre de Victor Hugo sur le Palais d’Eté », Cheng Zenghou in Revue d’histoire littéraire de la France, 2011, n°4.
[4] La prochaine exposition de la Maison de Victor Hugo aura justement pour thème : « Hugo et l’architecture. De la pierre à la plume », 11 juin au 22 nov. 2026.
