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Les Docks en Seine, une Cité de la mode qui flotte

Bernard Hasquenoph |

Louvre pour tous | 30/07/2012 | 19:54 |


Après 4 ans d’aléas en tous genres, ce nouveau lieu parisien saura-t-il être suffisamment accueillant pour attirer le public ? Même si le concept est intéressant et les propositions alléchantes, on en doute.

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30.07.12 | LE MUSÉE GALLIERA, musée de la Mode de la Ville de Paris fermé pour travaux jusqu’au printemps 2013, poursuit ses excursions hors les murs. Cet été, il nous offre deux belles expositions pour à peine le prix d’une, aux Docks - Cité de la mode et du design, un lieu ouvert au public en avril dernier. Les Docks, en référence à la vocation première du bâtiment industriel qui en constitue l’ossature, propriété du Port autonome de Paris qu’il gère au nom de l’Etat. Construit en 1907 pour accueillir en bord de Seine les marchandises transitant des péniches vers la gare d’Austerlitz toute proche, l’architecte Georges Morin-Goustiaux choisit de ne pas habiller d’une façade-décor ces Magasins généraux comme cela se faisait, laissant à nu son ouvrage en béton. Une première en France, un choix architectural décrié à l’époque pour son côté novateur et jugé inesthétique par certains [1]. Cent ans plus tard, un esprit d’avant-garde toujours pas goûté de tous, en l’occurence pas par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, qui, en 2007, en parla comme d’un « lieu assez moche », son adjectif fétiche quand quelque chose lui déplaît [2].

En 2004, la Ville de Paris dépensa 23 millions d’euros pour l’acquisition des droits d’occupation durant 50 ans et le dédommagement des quelques occupants (notamment un magasin Saint-Maclou). La ville lança alors une consultation en vue d’une réaffectation du site quasi à l’abandon que la précédente mandature prévoyait de démolir. On chassa au passage les nombreux SDF qui y avaient trouvés refuge tout en étant un haut lieu de drague gay nocturne, immortalisé en 1992 dans le film « Les nuits fauves » de Cyrille Collard. C’est la Caisse des Dépôts et Consignations, via sa fililale Icade qui remporta le marché en mars 2005 grâce à son concept de Centre de valorisation de la création « dans les secteurs de la mode, du design ou des loisirs culturels » avec un investissement de 40 millions d’euros (plus le rachat des droits d’occupation) et la promesse de « créer un lieu qui signe le Paris du 21éme siècle » [3].

La réhabilitation confiée à l’agence Jakob + MacFarlane, les deux architectes choisirent de ne pas masquer le bâtiment d’origine mais de le recouvrir « d’une peau dynamique, active, intrigante et végétale qui fait écho à l’eau et à la nature », appelée Plug Over. Une structure tubulaire de couleur verte conçue par modélisation informatique et distorsion de la trame du bâti, sérigraphiée et ondulante qui vient comme s’y greffer, ce qui en fait toute l’originalité. Le toit est végétalisé bien qu’on ne le distingue guère depuis la rue.

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© Bernard Hasquenoph

Livrée en 2008, la réalisation fut commentée avec mépris par le président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy - « Ce truc vert collé sur le bâtiment doit être de l’architecture. Chacun ses goûts » - ce qui lui valut une réponse outrée de ses deux auteurs qui dénoncèrent des « termes réactionnaires ». Ce qui ne manque pas de sel vu la manière dont M. Delanoë avait jugé l’ouvrage de leur prédécesseur en proie, à son époque, aux mêmes critiques simplistes. Un Bertrand Delanoë qui, en revanche, ne tarit pas d’éloges sur le bâtiment relooké, parlant, lors d’une visite de chantier en octobre 2007, d’une « œuvre majeure ». « J’ai le sentiment que c’est une des plus belles choses qui va naître à Paris » ajouta-t-il . Ce même jour, Jean-Pierre Caffet, son adjoint à l’urbanisme, y voyait « LE « geste architectural » qui restera de cette mandature » [4]. Pour son ouverture au public en avril 2012, Lyne Cohen-Solal, adjointe chargée notamment des métiers d’art, s’enflammera à son tour : « Quand le centre Pompidou a ouvert, tout le monde y allait de son surnom : l’usine à gaz, la raffinerie... Aujourd’hui, personne n’imaginerait Paris sans Beaubourg » [5]. Enfin, en toute modestie, le site web des Docks n’hésite pas à évoquer « l’un des monuments contemporains les plus remarquables de la capitale par l’audace de son architecture ». S’il ne mérite certainement pas l’opprobre, mérite-t-il tant de louanges ? Pas sûr.

CHAPELET DE MALHEURS
Passons avec pudeur sur le fiasco assez ahurissant de la naissance de ce projet, situation dénoncée de bonne guerre par l’opposition parisienne tandis que l’équipe municipale rejetait toute la responsabilité sur la Caisse des dépôts et sa société gestionnaire SCI Docks en Seine. Il faut dire, que c’est un véritable chapelet de malheurs : ouverture retardée plusieurs fois sur quatre ans tandis que les charges s’accumulaient, succession de trois directions, complications administratives, baux prohibitifs, mauvaise accessibilité autant pour les piétons que pour les voitures, arrêt de la navette fluviale Voguéo, défauts d’aménagement en tous genres... [6].

Que penser du lieu maintenant qu’il est enfin ouvert au public sous la houlette des sociétés Clipperton Développement et Urbantech à qui ont été confiées la commercialisation et l’animation du lieu ? Sincèrement, l’enthousiasme nous manque pour en dire du bien. Si l’extérieur, côté Seine, ne nous a jamais transcendé du fait surtout de sa couleur, à part de nuit - la magnifique mise en lumière est signée Yann Kersalé -, sa façade côté rue est encore plus décevante. La couleur vert pomme associée à des formes triangulaires nous fait bêtement penser à un magasin de bricolage. Si, de l’intérieur, les points de vue sur la Seine sont inattendus, l’aménagement sommaire laisse sur sa faim, loin de ce que laissait présager le caractère futuriste de l’enveloppe extérieure. Désert, d’un design pauvre plutôt que sobre, ouvert à tous les vents, le lieu n’est pas franchement accueillant et serait même plutôt inhospitalier. Une impression renforcée par la présence de vigiles - tout à fait sympathiques, là n’est pas le problème - qui vont et viennent pour sécuriser l’endroit, le bâtiment étant totalement isolé, coincé entre le pont Charles-de-Gaulle et une rue peu fréquentée par les piétons, sans autre vis à vis que la Seine.

Le toit terrasse végétalisé par le paysagiste Michel Desvignes est, à nos yeux, la partie le plus réussie. Cet espace des plus attractifs, offrant une vue inégalée sur les quais, n’a pas été accessible en même temps que le reste, la préfecture, enième malheur, ayant refusé son ouverture pour des questions de sécurité : insuffisance d’escaliers et d’accès pour handicapés [7]. Ouvert depuis le début de l’été librement en journée, tout du moins pour l’instant, on n’y trouve cependant rien pour s’asseoir, ce qui est fort dommage. Peut-être s’agit-il d’une incitation à consommer au Moon Roof, bar-restaurant installé là et qui propose, le soir, une ambiance DJ. Si le design du mobilier s’adapte harmonieusement au lieu, les palmiers, en revanche, dans l’ambiance végétale minimaliste créée par Michel Desvignes, c’est pas possible (conseil d’un botaniste : des euphorbes en pots). Un autre bar, ultra branchouille, devrait ouvrir prochainement en vis-à-vis. La terrasse restera-t-elle alors encore en accès libre ou sera-t-elle totalement privatisée ? Ce serait nul.

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Peut-être le lieu prendra-t-il vie peu à peu, quand tous les espaces seront pleinement occupés, que les événements qui s’y produisent seront suffisamment attractifs, et quand ses alentours sur le quai seront définitivement aménagés. Mais qu’en sera-t-il l’hiver ? Et par mauvais temps [8] ? Il abrite aujourd’hui à peine cinq boutiques et show-rooms de créateurs mais le style dépouillé de leur présentation ne fait que renforcer l’impression de vide qui se dégage de l’ensemble. Et tous ne sont même pas ouverts le samedi ! Mais qu’on se rassure, les responsables de l’animation des Docks disent « ne rien s’interdire dans l’idée que la cité de la mode et du design véhicule un message de Paris pour la France. Un message de la France pour le monde. Loin de se vouloir une tentation narcissique de la capitale, l’ondulation verte accompagnera la conviction profonde que la France est avant tout une idée ». Fichtre ! Ainsi nous promettent-ils de ressentir « l’effervescence créative du lieu », les commerces de restauration devant évoquer « une atmosphère de « pique-nique », d’insolence et de simplicité au sens noble » [9].

Pour l’ambiance pique-nique, on repassera mais l’on note le concept original de l’établissement avec terrasse situé au bout de la coursive, le Wanderlust, décrit comme « un lieu éclectique et expérimental ». Outre un service de restauration-bar-club avec DJ, il propose des animations variées, gratuites ou payantes comme un service de barbier, des séances de yoga, des ateliers gratuits - pour être fun, on dit workshop - pour enfants (cerf-volant, parfum, hip-hop...) comme pour adultes (coiffure, tricot, sérigraphie sur T-shirt, food lab...), un marché (payant) de la mode tous les derniers dimanches du mois, etc. A se demander pourquoi toutes ces animations, uniquement annoncées sur le site du restaurant, ne sont pas proposées par un organisme non commercial qui émane directement de la Cité de la mode et du design et qui proposerait également conférences, tables rondes, rencontres... Finalement, c’est peut-être cela qui manque, un espace culturel qui unisse l’ensemble avec, rêvons un peu, une librairie spécialisée.

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Porte d’entrée de l’Institut Français de la Mode © BH

Enfin, la signalétique signée Nicolas Vrignaud est bien discrète. Inexistante à l’extérieure, il y a de fortes chances que la plupart des visiteurs des expositions viennent comme nous depuis le côté Austerlitz et, faute d’indication, empruntent le premier escalier qui mène à l’Institut Français de la Mode (IFM), un établissement scolaire, pas un musée comme on pourrait le croire. Trop de personnes se trompant - ce qui nous semble logique - l’école a été contrainte d’apposer sur sa porte d’entrée et sur celle de sa bibliothèque une affichette pour informer que les expositions ne se tenaient pas là. Pour les trouver, il faut contourner les vitrines de l’Institut par la terrasse de bois et marcher tout au bout de la coursive. Ce n’est qu’en sortant côté rue, qu’on tombe sur les affiches des deux expositions en cours qu’on cherchait à l’arrivée, elles sont en retrait du bâtiment, ce qui fait qu’on ne peut les voir en arrivant. Une Cité de la mode et du design bien mal barrée.

Lire aussi « Paris : « Docks en stock », des esclaves d’un nouveau genre ! » sur le site de la CGT Culture de la Ville de Paris

:: Bernard Hasquenoph |

:: Louvre pour tous | 30/07/2012 | 19:54 |

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EN COMPLÉMENT

ADRESSE
Les Docks - Cité de la Mode et du Design
34 quai d’Austerlitz
75013 Paris
www.paris-docks-en-seine.fr
accueil@parisdocksenseine.fr
Tél. 01 76 77 25 30

VISITE GUIDÉE
Le site Internet des Docks signale l’existence de visites-découverte guidées d’une heure environ pour les groupes constitués mais n’en donne pas les modalités.

RÉSEAUX SOCIAUX
Facebook : cliquez ici
Twitter : https://twitter.com/Docksmodedesign




FILM DE PRÉSENTATION OFFICIEL



ACCÈS ET PLAN
- Métro : station Gare d’Austerlitz, Quai de la Gare, Gare de Lyon
- Bus : 24, 57, 61, 63, 89, 91
- Vélib’ : station n° 13020 face 15 rue Paul Klee, n° 13151 Gare d’Austerlitz


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NOTES

[1] « Magasins généraux d’Austerlitz - Histoire, architecture, urbanisme », rapport d’étude d’Olivier Lescorce pour le Port autonome de Paris, décembre 1996.

[2] Moche a été également l’adjectif de Bertrand Delanoë pour qualifier les serres d’Auteuil qui seront détruites pour l’extension de Roland-Garros.

[3] Communiqué de presse « Docks en Seine », Icade | 17.04.05.

[4] 20 MN | 23.10.07.

[5] M le magazine du Monde | 06.04.12.

[6] Lire « Docks en Seine, projet en rade ? », JDD | 05.02.11 & « Docks en Seine, un projet qui reste à quai », LES ÉCHOS | 19.05.11.

[7] Le Canard enchaîné | 16.11.11.

[8] Lors de deux de nos visites, des jours de pluie, l’eau suintait en plusieurs endroits !

[9] Lu sur le site d’Urbantech.



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UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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