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Les musées de Paris, de la gratuité au don

Bernard Hasquenoph |

Louvre pour tous | 13/11/2012 | 18:30 | 5 commentaires


Petite révolution dans les musées de la Ville de Paris, des urnes vont être installées pour inciter les visiteurs à participer à l’enrichissement des collections et à l’entretien des bâtiments par leurs dons. Un palliatif à dix ans de gratuité totale qui connaît, dans ses petits musées, de plus en plus d’entorses... C’est le cas aux musées Zadkine, Bourdelle et à la Maison de Balzac qui sont en réalité gratuits uniquement hors temps d’expositions.

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Au musée Bourdelle, Paris.

13.11.12 | Presque un an après le vote au Conseil de Paris, une urne à dons a été installée aujourd’hui dans le hall d’accueil du musée Bourdelle (15e). On suppose qu’il en est de même dans les autres musées de la ville. Manifestement, cela se fait sans remise en cause du principe de gratuité d’accès aux collections permanentes de onze de ses musées. Raison de plus pour donner, selon ses moyens !

« La gratuité des collections est un outil pour rendre aux musées leur vocation originelle de mise à disposition du public des biens communs hérités de l’histoire. Elle est également un outil de démocratisation de la culture que nous avons mis au coeur de notre politique culturelle. La gratuité des collections de nos musées est donc le résultat d’une volonté politique au service d’un idéal. » Danièle Pourtaud, adjointe en charge du Patrimoine à Paris (PS), L’AMI DE MUSÉE| 2010

<h6>Pub Mairie de Paris ©DR</h6>10.12.11, actualisé le 21 | EST-CE UNE FAÇON DISCRÈTE de renoncer à la mesure phare de la politique culturelle de Bertrand Delanoë à son arrivée à la mairie de Paris il y a dix ans ? Début 2012, l’accès aux collections permanentes de onze musées municipaux sur quatorze ne sera plus seulement gratuit. Des urnes seront mises à la disposition du public à l’accueil de chacun d’entre eux pour recueillir des dons. L’argent ainsi récolté sera consacré à l’enrichissement des collections, aux restaurations d’oeuvres, aux travaux d’embellissement ou d’aménagement des musées municipaux. Une délibération va être soumise en ce sens au prochain Conseil de Paris qui doit se tenir lundi pour trois jours, par les adjoints au maire, Christophe Girard pour la culture et Danièle Pourtaud pour le patrimoine, avec une grande chance d’être votée car on ne voit pas bien qui pourrait être contre.

On ignore si cela se traduira par la simple présence d’une urne comme on peut en voir ailleurs, par exemple au musée Nissim de Camondo à Paris (musée payant qui dépend des Arts décoratifs) ou en Grande Bretagne, à l’accueil du British Museum et de la National Gallery par exemple, musées à l’entrée libre, comme ce fut le cas également dans les Musées royaux des beaux-arts belges quand ceux-ci étaient encore gratuits. Ou s’agira-t-il d’un nouveau mode d’accès se substituant à la gratuité, sur le modèle américain qui laisse libre le visiteur de donner ce qu’il veut mais suggère un prix d’entrée ou par la méthode du « paiement à la sortie » expérimenté avec succès en Suède comme en Belgique.

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Urne à dons au British Museum en 2007 / Photo untitledprojects – CC By SA

2011 DAC 725 - DONS DE VISITEURS EN FAVEUR DES MUSÉES MUNICIPAUX.
Projet de délibération et exposé des motifs, Conseil de Paris | 12,13 & 14.12.11

La gratuité d’accès des collections des musées municipaux a été votée en novembre 2001. Depuis le 22 décembre 2001, date d’entrée en vigueur de cette disposition, plus de onze millions de visiteurs ont visité nos collections permanentes. Ce succès ne s’est, jusqu’à ce jour, jamais démenti. Il est la preuve de l’intérêt et de l’attachement du public parisien mais aussi national et international au patrimoine artistique offert par les musées municipaux.

Ainsi, il est aujourd’hui proposé de permettre à ce public de concrétiser cet attachement par un don dans une urne, déposée à cet effet à l’accueil de chacun de nos musées. Ces dons seraient destinés aux musées et au réseau des musées municipaux. Ils seront consacrés à l’enrichissement des collections, aux restaurations d’oeuvres, aux travaux d’embellissement ou d’aménagement des musées, à l’exclusion de toute dépense de fonctionnement et au soutien à des activités de diffusion artistique.

Budgétairement, il sera demandé à la Direction des Finances, à chaque budget supplémentaire ou à chaque décision modificative, d’inscrire sur une autorisation de programme spécifique les dépenses à réaliser sur le budget d’investissement.

Chaque année, conformément à la procédure adoptée pour les dons manuels, le Conseil de Paris sera informé du montant collecté ainsi que des dépenses réalisées au moyen de ces recettes. Un effort d’information sera également entrepris auprès des visiteurs afin que ceux-ci connaissent le résultat de leur contribution.

Les urnes pourraient être installées dans nos musées au premier trimestre 2012. Telles sont les modalités de ce projet dont je vous prie, Mesdames et Messieurs, de bien vouloir délibérer.

Je vous prie, Mesdames, Messieurs de bien vouloir en délibérer.

Le Maire de Paris


La mesure très symbolique de la gratuité totale d’accès aux collections permanentes des musées parisiens est entrée en vigueur le 22 décembre 2001. Elle peut être considérée comme un succès en terme de fréquentation puisqu’elle a permis de multiplier le nombre de visiteurs « par deux entre 2001 et 2006 et par trois entre 2001 et 2008 » comme le souligne Danièle Pourtaud en charge du patrimoine à la ville depuis deux ans et demi, pour atteindre 1 400 000 en 2010 [1]. Il faut dire que la fréquentation des musées parisiens, sous la précédente mandature de droite, était plutôt faible - autour de 500 000 visiteurs par an -, et générait peu de recettes, pas seulement parce que les tarifs d’entrée étaient peu élevés mais surtout parce que 75% de visiteurs profitaient déjà de mesures de gratuité, ce que tout le monde semble avoir oublier aujourd’hui [2]. Aussi, la gratuité instaurée par Bertrand Delanoë fut moins une révolution que la reconnaissance d’un état de fait. Un geste politique, voulu comme un outil de démocratisation culturelle.

Cependant, au bout de quelques années, la Mairie reconnut que la gratuité totale n’avait pas donné les résultats escomptés en terme de diversification des publics. En 2007, Christophe Girard, adjoint à la Culture de Delanoë depuis le premier jour, admettait que celle-ci n’était pas au rendez-vous, tout en insistant sur le changement de comportement de ceux qui en profitaient déjà, effet positif qu’on minimise trop souvent : « On peut noter que les visiteurs reviennent plusieurs fois, qu’ils prennent leur temps. À mon sens, c’est un réel progrès. Plutôt que de « consommer » la culture comme le font certains touristes, les gens ciblent leur visite, reviennent pour voir une œuvre, une période… La visite est plus qualitative » [3]. Dans le même sens, Danièle Pourtaud parlera de « relation d’intimité entre le visiteur et le musée » générée par la gratuité : « Nous ne pouvons que nous réjouir de cette nouvelle approche du musée perçu comme plus familier et en quelque sorte approprié par le visiteur » [4]. Mais pour aller au-delà de ce public conquis, en 2007, l’adjoint à la Culture préconisait, pour que la gratuité devienne un réel outil de démocratisation culturelle, « qu’elle soit accompagnée, tout d’abord d’une campagne de communication efficace, puis d’outils pédagogiques au sein du musée, avec des explications de texte très claires devant les œuvres ».

La campagne, il faudra encore l’attendre quatre ans pour la voir fleurir sur les murs de Paris, à partir de mai 2011, avec le slogan « Regardez, c’est gratuit ! ». Et deux ans après les premières déclarations de Christophe Girard, au début du second mandat de Delanoë, Hermano Sanches Ruivo, conseiller PS de Paris, fera à son tour l’aveu de ce demi-succès ou relatif échec, comme si rien n’avait évolué depuis : « Si la précédente mandature a vu nos collections permanentes devenir gratuites, nous constatons que cette grande mesure n’a cependant pas permis de favoriser la venue au musée des personnes qui n’en étaient pas pour autant familières, mais a davantage favorisé une augmentation de la fréquentation de celles et ceux qui les fréquentaient déjà » [5]. Et, au bout du compte, il aura fallu presque neuf ans pour que la Ville mette enfin en place un programme de sensibilisation au musée en direction des enfants, et à travers eux de leurs familles, avec le programme « L’Art pour grandir » qui jumelle les musées avec écoles, collèges et centres de loisirs. Le programme recevra l’année suivante le Prix Territoria de bronze, catégorie Culture, décerné chaque année par l’Observatoire national de l’innovation publique. Mieux vaut tard que jamais.

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Musée Carnavalet sous filet | 02.11 ©BH

Si, officiellement, Paris ne semble donc pas vouloir renoncer à la gratuité de ses musées, en 2009 son Inspection générale l’y incitait dans un rapport préconisant la création d’un établissement public administratif (EPA) qui regrouperait les quatorze musées de la ville, projet validé en janvier 2011 actuellement en phase de préfiguration qui devrait faire l’objet d’un vote en conseil municipal en juin prochain [6]. En réalité, la mesure connaît de plus en plus d’entorses, jusque là très discrètes puisque touchant les plus petits établissements. Ces dernières années, la Maison de Balzac, les musées Zadkine et Bourdelle (depuis au moins 2004 !) ont vu suspendre leur gratuité d’accès pendant plusieurs mois, le temps d’expositions temporaires à 4€ insérées très opportunément au sein de leurs collections permanentes [7]. Une liste à laquelle serait venu se rajouter dernièrement le musée Cognacq-Jay comme on pouvait le lire sur le site Internet de la Mairie de Paris à la page Tarifications et horaires de ses musées jusqu’au 21 décembre 2011 (voir image ci-dessous) et sur les pages particulières de trois d’entre eux, ce qui faisait 4 musées sur 11. Mais le 20 décembre le propre directeur du musée Cognac-Jay, Monsieur de Los Llanos, nous fit savoir par un commentaire posté après cet article que l’information était erronée concernant son établissement ! Restaient alors les trois autres musées. Et le 21, les informations furent modifiées sur le site Internet (voir image ci-dessous), ajoutant encore à la confusion puisqu’on nous dit maintenant que seuls le musée Zadkine et la Maison de Balzac deviennent payants durant les expositions mais « seulement en partie » pour les musées Bourdelle et Cognac-Jay.

Bref, quelles que soient les modalités précises, ce qui était une exception est devenue une manière détournée de supprimer la gratuité temporairement. Mais combien de visiteurs, croyant ces musées gratuits, s’y cassent le nez ? Une disposition dont n’est même pas au courant, semble-t-il, le maire de Paris Bertrand Delanoë à qui nous avons posé la question lors de son t’Chat du 16 décembre 2011 (43,30). Il a nié catégoriquement l’existence de cette pratique !

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Sur le site de la Mairie de Paris | Modifié le 21.12.11 ©DR
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Avant modifications | 10.12.11 ©DR

Que ce soit avec la mise à disposition d’urnes pour recueillir des dons ou par la gratuité suspendue temporairement, la Mairie de Paris cherche manifestement des alternatives à la gratuité pleine et entière. Les tarifs des expositions temporaires dans les musées ont été augmentés début 2009, passant d’une fourchette de prix entre 4 et 9€ avec une moyenne de 7€, à une nouvelle fourchette entre 5 et 11€, tarif le plus élevé qui a été appliqué dès 2010 pour la rétrospective Yves Saint-Laurent au Petit Palais ou pour l’exposition Basquiat au musée d’Art moderne [8]. Un besoin d’argent frais qui s’explique sans doute aussi par le fait que certains musées sont dans un piteux état, ce qu’essaie de cacher la ville en minimisant la réalité. On pense au premier d’entre eux et étonnement au plus visité, le musée Carnavalet dans le Marais, dont des façades, depuis des années, sont sous filet pour éviter les chutes de pierre [9] ! Les syndicats signalent une multitude de problèmes tandis que les visiteurs se plaignent d’un nombre important de salles fermées en rotation par manque de personnel. L’établissement connaît actuellement une nouvelle situation critique puisque sa très intéressante exposition en cours « Le peuple de Paris au XIXème siècle » est fermée depuis mercredi 7 décembre, et ce pour environ quinze jours, suite à une fuite d’eau générée par un système de climatisation défecteux comme le révélait il y a quelques jours Le Parisien, ce qui a obligé le personnel à décrocher en urgence toutes les oeuvres [10]. La ville fait le mort.

En novembre 2010, nous consacrions une longue enquête aux musées de la Ville de Paris en proie à un persistant malaise mis en lumière avec le vol spectaculaire au musée d’Art moderne du mois de mai. Un malaise dû moins à un manque de moyens qu’à une gestion déficiente. Des failles dans la sécurité des musées n’ont cessé d’être dénoncées par l’Inspection générale de la ville, avec le succès que l’on sait, et un nouveau rapport de décembre 2010 est venu renfoncer le clou, notamment dénoncant des dysfonctionnements d’ordre organisationnel. Quand on se penche sur les comptes, on constate des disproportions flagrantes dans les investissements et un curieux sens des priorités. Par exemple, la même somme de 100 millions d’euros injectée dans la restauration des musées depuis 2001 a été consacrée en 2008 à la seule rénovation du CentQuatre, nouvel établissement culturel ouvert dans le XIX° arrondissement, en dehors de toute polémique sur sa gestion [11]. Depuis, des travaux ont bien été entrepris au musée Zadkine quand d’autres se poursuivent au musée Galliera mais toujours rien à Carnavalet qui, théoriquement, doit bénéficier de travaux de rénovation avant la fin de la mandature à hauteur de 10,5 millions d’euros [12]. En effet, cela devient plus qu’urgent  :: B.H.

You pay what you can

L’idée du don comme mode de paiement est loin d’être inintéressante puisqu’elle concilie l’esprit de gratuité avec qui elle peut même cohabiter, chacun donnant ce qu’il peut, voir rien, avec au final des recettes qui pourraient s’avérer substantielles à Paris quand l’on sait que le nombre des visiteurs dans ses musées municipaux en 2008 s’élevait à près de trois millions dont pas loin de 1,5 pour les collections permanentes [13]. Le paiement par don constitue une troisième voie à mi-chemin entre la gratuité et le droit d’entrée, en marge du système marchand (une économie qu’on retrouve par exemple dans la sphère religieuse), donnant un rôle actif au visiteur à la différence du statut de consommateur où l’enferme le paiement fixe et à la déresponsabilisation apparente de l’entrée libre. Un sujet qu’étudie depuis longtemps le chercheur François Mairesse, autant dans sa dimension économique que philosophique.

LE DROIT D’ENTRÉE DANS LA PERSPECTIVE DU DON
par François Mairesse, directeur du musée Royal de Mariemont (Belgique), Lettre de l’OCIM | 2007
actuellement professeur à Paris 3 - Sorbonne nouvelle

Face à la querelle qui oppose les tenants d’un droit d’entrée au musée et les partisans de la gratuité, l’auteur présente une troisième voie basée sur le don, un autre mécanisme d’échange du paysage muséal. Cette réflexion sur la question du don à l’entrée du musée, qui repose sur une participation active du visiteur, apporte également un éclairage différent sur les débats concernant l’application des règles du marché à la gestion des musées (...)

A lire aussi : Le Droit d’entrée au musée par François Mairesse, éd. Labor, 2005

VU DE BELGIQUE
"Il conviendrait également de restaurer la « pratique » du don. L’entrée est gratuite mais le visiteur est invité à participer selon ses moyens au financement du musée. Des panneaux indiqueraient à quelles fins concrètes, pour quel projet précis, son geste sera utilisé. Cette initiative civique permettrait ainsi à tous de découvrir et de participer à la gestion du musée.
Le don remporte un succès certain au Metropolitan Museum de New York et au British Museum de Londres. Dans son ouvrage Le droit d’entrer au musée , François Mairesse rappelle que lorsque les MRBAB* offraient, chaque jour, la découverte de leurs salles aux visiteurs, ceux-ci déposaient dans des troncs situés près de la sortie des pièces dont la moisson avoisinaient annuellement le million de FB.
Disposer ces troncs à la fin du parcours du visiteur peut inciter celui-ci à évaluer, et sanctionner positivement le travail proposé, et l’accueil prodigué par le musée. Ceci renforce le côté actif de sa visite. Nous ne sommes plus des acheteurs de tickets mais nous devenons des « mini mécènes ». Nous voilà également ici dans une démarche d’éducation permanente.
Durant la semaine du 20 avril 2010, le SMAK (Musée d’art contemporain de Gand) a proposé à son public de procéder à un don plutôt que de payer une entrée fixe. Le montant réellement payé par visiteur (3,14 € par adulte) fut supérieur au prix moyen de la visite (1,70 €) car, d’ordinaire, le prix plein (6 €) est rarement appliqué (70% des visiteurs ont droit à des réductions et les moins de 26 ans paient 1€). L’enquête menée pour son travail de fin d’études par Vera Pringels, une étudiante en sciences économiques appliquées de l’Université de Gand, constate que le public débourse en moyenne 1 € de plus, si le don se pratique à la sortie plutôt qu’à l’entrée du musée, et si, bien sûr, il est satisfait de sa visite. Enfin, ces jours-là, les visiteurs qui se montrèrent le plus généreux furent les personnes étrangères et, d’autre part, les amateurs d’art qui se présentèrent au musée durant le week-end."
Bernard Hennebert, extrait de Les Musées aiment-ils le public ?, éd. Couleur Livres, 2011
* Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB)

UNE EXPÉRIENCE SUÉDOISE : « LE PAIEMENT À LA SORTIE »
par Christian Pleijel, représentant des Musées des Iles Scandinaves | été 2007

Ce responsable fait l’exposé de l’instauration d’un « droit de sortie » dans le petit musée Seffers, dans l’archipel d’Aland, situé dans les Iles Scandinaves entre la Finlande et la Suède. L’expérience consista en 2006 à supprimer tout droit d’entrée, d’étendre les horaires d’ouverture et de mettre à disposition du public à la fin de leur visite, à côté du livre d’or, d’une tirelire faite d’une barrique en bois, sans plus de publicité. Par ce moyen, le musée recueillit autant d’argent qu’en droits d’entrée. A méditer...

À lire p.29, dans ce numéro de L’AMI DE MUSÉE, magazine de la Fédération Française des Sociétés d’Amis de Musées (merci à son président, Jean-Michel Raingeard, de nous l’avoir signalé).

Ce sont dans les pays anglo-saxons que la pratique est la plus répandue. Nombre de musées américains permettent à leurs visiteurs de donner ce qu’ils veulent, suggérant un prix d’entrée, tout en maintenant souvent des plages horaires de gratuité totale à certaines moments. L’exemple le plus connu reste le Metropolitan Museum of Art (MET) qui recommande fortement un prix d’entrée d’ailleurs maintenant très élevé (25$), la contribution du donateur s’affichant en grand sur la caisse à la vue de tous. Mais, rien qu’à New York, on trouve plein d’autres musées qui proposent le même mode libre de paiement. On retrouve la même pratique aussi au Canada comme au musée des Beaux-Arts de Montréal. François Mairesse évoque aussi les cas du Victoria & Albert Museum, à Londres, qui a testé onze ans ce système vers les années 1990 avant de revenir à un tarif fixe et du musée de Boston, dans les années 1970, qui y renonça également, envisageant même la perception du don à la sortie du musée.

L’idée n’a jamais eu les faveurs de la France. En 1998, Françoise Cachin, alors directrice des Musées de France, interrogée à ce sujet, avait répondu : « Je ne vois pas la différence entre ces cotisations volontaires et une entrée payante. Le prix est suggéré et le visiteur choisit selon ses moyens : c’est assez proche d’un régime d’exonération. Il serait d’ailleurs intéressant de savoir si les visiteurs ne paient pas en définitive plus cher. Ainsi, à New York, au Metropolitan, la donation moyenne est à peu près alignée sur le tarif moyen du Louvre » [14].

La méthode peut pourtant s’avérer très attractive. Fin 2008, alors que nombre de musées aux États-Unis augmentaient substantiellement leur prix d’entrée pour faire face à la crise, n’étant pas comme chez nous soutenus par l’Etat, le Seattle Art Museum (SAM), dans l’État de Washington, proposait une exposition consacrée aux femmes dans l’oeuvre du peintre Edward Hopper avec cet argument publicitaire fort : « You pay what you can » (Vous payez ce que vous pouvez). L’affiche, dressant un parallèle entre les temps difficiles d’aujourd’hui et la crise de 1929, recommandait de se réfugier dans l’art en venant voir l’exposition, précisant que « le prix d’entrée au SAM est suggéré, ce qui signifie que vous payez ce que vous pouvez ».



Affiche de l’exposition Hopper au Seattle Art Museum | 2008

Le musée, fixant un prix d’entrée idéal à 15$, attira un nombre de visiteurs au-delà de ses espérances, la plupart payant plein pot comme l’expliqua un porte-parole du musée à la presse : « Le prix d’entrée a toujours été suggéré, mais nous ne le disions pas trop fort ! Avec cette campagne, nous avons pris un risque, c’est vrai. Mais cela a engendré une hausse du nombre de visiteurs, même si la plupart d’entre eux ont continué de payer le prix normal. Cela a donné une image amicale au musée et a créé une effervescence incroyable dans les médias » [15]. Fort de ce succès, le SAM réitéra l’expérience avec une exposition sur l’art américain intégrant dans son titre la phrase célèbre de la déclaration d’indépendance des États-Unis pour le droit « à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur (Life, liberty, and the pursuit of happiness). La campagne de promotion s’en inspira pour la transformer en droit »à la vie, à la liberté et au prix d’entrée suggéré" (Life, liberty and the suggested admission). On n’en connaît pas les résultats.

A noter que ce mode de tarification libre peut s’appliquer dans d’autres secteurs comme l’hôtellerie ou la restauration, comme le notait en 2009 ce site canadien d’information sur les tendances touristiques internationales. A nous Français, peu habitués depuis l’école à la responsabilisation de nos comportements, cela peut sembler irréaliste. Et pourtant, au final, quoi de plus révolutionnaire ?

Article relayé par le journal Metro : Les musées parisiens ont besoin de vos dons par Cerise Sudry-Le Dû | 14.12.11

:: Bernard Hasquenoph |

:: Louvre pour tous | 13/11/2012 | 18:30 | 5 commentaires

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EN COMPLÉMENT



VOS COMMENTAIRES


5.01.2012 | Thomas Schumpp | http://vulgaristom.blogspot.com/

Très intéressant et très complet ! Merci pour l’article.

Cela conforte une idée qui m’est chère : la gratuité ne sert pas « directement » à la démocratisation de nos musées. Car cela supposerait que nos publics absents le sont du fait exclusif de tarifs trop élevés ! Or, j’ai le sentiment, et cela se retrouve dans votre article, que ce qui pose problème ,c’est plutôt l’offre qui est à revoir, la communication de l’institution, la relation qu’elle met en place avec ses visiteurs, etc ... En bref, nos musées sont « calibrés » pour les publics déjà visiteurs et aucunement pour des publics « à venir ». Finalement la gratuité ne servira la démocratisation de nos musées qu’en permettant (voir en forçant) une mutation des institutions et de ce qu’elles proposent. Et ce sera peut-être, en tout cas je le pense, ces mutations qui permettront à de nouveaux publics de se reconnaitre dans nos institutions.

(Pour info : cette idée est développée sur Vulgaris avec quelques échanges de commentaires intéressants)


21.12.2011 | Ana |

Une autre précision : il y a aussi des urnes aux Arts Décoratifs, outre le musée Nissim de Camondo (en tout cas il y en avait une au niveau de l’escalier du côté des musées de la mode et du textile, de la pub et galerie des bijoux lors de mes deux dernières visites)


20.12.2011 | Bernard Hasquenoph / Louvre pour tous |

Cher Monsieur de Los Llanos,

Merci pour votre message. Nous allons rectifier aussitôt cette information puisqu’elle est erronée. Veuillez nous en excuser. Sachez néanmoins qu’elle ne provient pas de nous mais du propre site Internet de la Mairie de Paris ! tel que nous le montrons dans notre article, avec une capture d’écran - ici -, en lien vers la page source.

Respectueusement


20.12.2011 | Cognacq-Jay |

Votre article, très riche et très documenté, présente néanmoins une erreur : vous citez le musée Cognacq-Jay comme ayant rejoint récemment la liste des musées parisiens dont les collections permanentes deviennent payantes en période d’exposition. C’est erroné : seules les salles du rez-de-chaussée, dédiées aux expositions, deviennent alors payantes. Les collections permanentes, redistribuées aux étages supérieurs, restent accessibles gratuitement. L’ouverture au public de l’exposition « Boîtes en or et objets de vertu », demain matin, vous permettra de le vérifier.

Je vous remercie de bien vouloir publier ce rectificatif.

José de Los Llanos Directeur du musée Cognacq-Jay


12.12.2011 | cmcsoleil |

exemple : pour certaines expositions temporaires les musées de Paris demandent aux conférenciers extérieurs de payer à l’avance l’achat de 10 tickets d’entrée pour pouvoir réserver un créneau et ce, plusieurs mois avant. du coup, soit on avance et on perd de l’argent si on ne trouve pas assez de « clients » soit on renonce à faire venir des visiteurs. dommage car les conférenciers sont prescripteurs et ont un role important pour faire découvrir des petites expositions moins connues que celles du grand palais.


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NOTES

[1] L’AMI DE MUSÉE magazine de la Fédération Française des Sociétés d’Amis de Musées (FFSAM) , Dossier Paris | printemps 2010. Fréquentation des musées municipaux parisiens (collections permanentes) : 544 551 visiteurs en 2001, 761 382 en 2005, 1 285 489 en 2007 (2 247 809 avec visiteurs des expositions, près de 3 millions en 2008), 1,4 millions en 2010 (Sources « La politique tarifaire de la Ville de Paris » par l’Inspection générale de la Ville de Paris | Novembre 2003 (p.53) / « Hausse de fréquentation des musées parisiens en 2008 », communiqué Ville de Paris | 13.01.09 / « Synthèse des rapports d’audit sur les musées municipaux » par l’Inspection générale de la Ville de Paris | Mars 2009 (p.26) / « La gratuité réussit aux musées de la ville ! », Communiqué | 24.08. 11. Cependant, ces chiffres sont à prendre avec précaution puisque les visiteurs des collections permanentes ne se voient délivrer aucune contremarque et ne sont l’objet d’aucun comptage précis aux entrées des musées. On suppose donc qu’en dehors du public des expositions temporaires, le décompte du public des collections permanentes est une évaluation.

[2] « Les 544.551 entrées des musées en 2001 ont généré 3,351 MF (510 856 €) de recettes, soit 6,15 F (0,94 €) seulement de tarif moyen par visiteur, car 411.899 entrées, soit 75 %, étaient gratuites » in « La politique tarifaire de la Ville de Paris » par Inspection générale de la Ville de Paris / Délégation générale à la modernisation | Novembre 2003 (p.53). Il est important de noter ce que n’indique jamais les services actuels de la Mairie de Paris qu’en 2001 les expositions temporaires ont accueilli 883 000 visiteurs (Mini chiffres clés Ministère de la Culture édition 2002/2003).

[3] Le Journal des Arts, n° 269 | 16.11.07. Nous avons demandé à plusieurs reprises à la Mairie des Paris les études concernant les publics de ses musées, on ne nous a jamais répondu. Il serait intéressant par exemple de connaître la proportion de visiteurs étrangers.

[4] L’AMI DE MUSÉE n°38 (FFSAM) | printemps 2010.

[5] Conseil municipal des 2 et 3 février 2009 au sujet des « modifications des conditions d’accès aux expositions des musées de la Ville de Paris ». Hermano Sanches Ruivo est conseiller PS de Paris, vice-président de la 9ème Commission (Culture et Relations internationales).

[6] « Il appartiendra au conseil d’administration de l’EP, composé en majorité d’élus, de décider de maintenir la gratuité totale d’accès aux collections permanentes » et en note « On sait qu’instituer des gratuités ciblées est un bon instrument de politique culturelle, comme des nocturnes gratuites uniquement pour les jeunes, que l’on prend soin de faire accueillir par des étudiants en arts… » p.14 & 15, rapport « Synthèse des rapports d’audit des musées municipaux » par l’Inspection générale | mars 2009.

[7] Cela a été le cas notamment avec les expositions suivantes : Louise Bourgeois (4€), du 3 novembre 2010 au 6 février 2011, à la Maison de Balzac ; La Chair des forêts (4€), au musée Zadkine du 1er avril au 12 septembre 2010, soit plus de cinq mois ! ; Madame Grès - La couture à l’oeuvre (7€) du 25 mars au 24 juillet 2011 prolongée jusqu’au 28 août 2011, Gloria Friedmann - Lune rousse (6€), du 9 octobre 2008 au 1er février 2009 et Luciano Fabro Musée Bourdelle Convivio (4,50€) du 25 juin au 31 octobre 2004, au musée Bourdelle.

[8] Officiellement, et c’est certainement en partie fondée, l’augmentation des tarifs des expositions temporaires a été contrainte en raison de l’augmentation pour les expositions, et pas seulement à Paris, des coûts de transport, d’assurances et « à la généralisation des compensations pour prêts pratiquées par de nombreuses institutions ». En contrepartie, et il faut le noter, les allocataires des minima sociaux bénéficient, non plus d’un tarif réduit (30%), mais d’un demi-tarif (50%) comme les jeunes de moins de 26 ans, les enfants jusqu’à 13 ans inclus bénéficiant depuis 2001 de la gratuité des expositions.

[9] Mme Pourtaud nous répond dans Metro quand elle déclare le 14 décembre, à propos du don : « Ça pourrait être très utile, par exemple, dans le projet de restauration de la cour Louis XIV du musée Carnavalet, qui sera complètement remise à neuf à partir de l’année prochaine ».

[10] « L’humidificateur fait ruisseler l’eau au musée Carnavalet », LE PARISIEN | 08.12.11.

[11] 94 millions d’euros pour la rénovation du Petit Palais, du musée Cernuschi et du Musée d’Art moderne selon Mme Pourtaud, Question d’actualité du groupe Centre et Indépendants à M. le Maire de Paris relative à la sécurité des musées parisiens | 07.06.10.

[12] Toujours selon Mme Pourtaud.

[13] « Hausse de fréquentation des musées parisiens en 2008 », communiqué Ville de Paris | 13.01.09.

[14] JOURNAL DES ARTS | 22.05.1998.

[15] « Temps durs pour les musées américains » par Isabelle Paré, LE DEVOIR | 25.04.09.



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UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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