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L’architecture selon Victor Hugo, des goûts et des haut-le-cœur

Bernard Hasquenoph | 7/10/2026 | 17:54 |


A Paris, le musée Victor Hugo propose une exposition sur « les relations entre l’écrivain et l’architecture », ne retenant que sa fascination pour le Moyen Âge sans aborder son rejet d’une architecture plus moderne, pourtant constitutif de son combat pour la défense du patrimoine. Des réflexes toujours présents.

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Dessin de Victor Hugo

07.10.2026 l EN 1825, VICTOR HUGO n’a que 23 ans quand il écrit dans Note sur la destruction de monuments en France parue dans la presse : « Tous les genres de profanation, de dégradation et de ruine menacent à la fois le peu qui nous reste de ces admirables monuments du Moyen Âge, où s’est imprimée la vieille gloire nationale, auxquels s’attachent à la fois la mémoire des rois et la tradition du peuple. Tandis que l’on construit à grands frais je ne sais quels édifices bâtards, qui, avec la ridicule prétention d’être grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs, d’autres édifices admirables et originaux tombent sans qu’on daigne s’en informer, et leur seul tort cependant, c’est d’être français par leur origine, par leur histoire et par leur but. »

Ainsi, dès le départ, sa notion du patrimoine, limité au Moyen Âge dont les architectures, réelles ou fantasmées, lui inspireront toute sa vie de fantastiques dessins, est indissociable du rejet de l’architecture de son époque décrite comme étrangère. A l’instar de son aîné Chateaubriand, sa conscience patrimoniale s’ancre dans un sentiment nationaliste et des convictions ultraroyalistes, à l’origine également de son poème « La Bande noire », écrit en 1823 et publié en 1826 dans Odes et Ballades, qui dénonce les agissements de spéculateurs propriétaires de châteaux et édifices religieux suite aux confiscations et ventes révolutionnaires, dans le but de les dépecer pierre par pierre. « Ô débris ! ruines de France… », pleure-t-il. C’est le cas de l’abbaye de Jumièges, en Normandie, qu’il affectionnera particulièrement en l’état - on lui prête de l’avoir qualifiée de « plus belle ruine de France » -, ce qui est assez paradoxal.

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Exposition « Hugo et l’architecture. De la pierre à la plume »

Mais son texte le plus fameux et le plus offensif sur le sujet reste Guerre aux démolisseurs ! publié en 1832 dans La Revue des Deux Mondes, reprise de sa note de 1825, étoffée et réécrite. La Révolution française n’est plus la seule cause de la vaste entreprise de démolition qu’il dénonce. Sa cible s’est élargie à toutes les autorités du moment - gouvernement (fut-il celui d’une monarchie modérée, celle de Louis-Philippe, qu’il soutient par ailleurs), préfets, conseillers municipaux ou hommes d’églises -, ainsi que particuliers, tous responsables d’atteintes patrimoniales, que ce soit par démolition, restauration abusive ou mésusage.

« COMME LA CHARPENTE OSSEUSE D’UN MALADE AMAIGRI »
Si sa notion du patrimoine commence désormais aux menhirs, sa stigmatisation de l’architecture contemporaine reste inchangée. Il la rejette totalement, surtout à Paris où, écrit-il, « le vandalisme est architecte » : « Quant aux édifices qu’on nous bâtit pour ceux qu’on nous détruit, nous ne prenons pas le change ; nous n’en voulons pas. Ils sont mauvais. L’auteur de cette note maintient tout ce qu’il a dit ailleurs sur les monuments modernes du Paris actuel. Il n’a rien de plus doux à dire des monuments en construction. Que nous importent les trois ou quatre petites églises cubiques que vous bâtissez piteusement çà et là ? »

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Exposition « Hugo et l’architecture. De la pierre à la plume »

Ce qu’il a dit « ailleurs » se trouve dans son roman Notre-Dame de Paris paru en 1831, où l’architecture tient une place centrale. A contre-pied de la vision dépréciative qu’un Voltaire pouvait avoir d’un Paris encore largement médiéval au dix-huitième siècle, pour Hugo, la capitale a connu son apogée au quinzième siècle, avec le style gothique. Ensuite, ce fut une longue décadence où peu d’édifices font exception. « Cet art magnifique que les vandales avaient produit, les académies l’ont tué. Aux siècles, aux révolutions qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur, est venue s’adjoindre la nuée des architectes d’école, patentés, jurés et assermentés, dégradant avec le discernement et le choix du mauvais goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques pour la plus grande gloire du Parthénon. »

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Exposition « Hugo et l’architecture. De la pierre à la plume »

Dans le chapitre « Ceci tuera cela », il dresse une histoire de l’architecture toute personnelle. Des premières pierres dressées aux cathédrales gothiques, elle n’aura été que langage et écriture. « A partir de la découverte de l’imprimerie l’architecture se dessèche peu à peu, s’atrophie et se dénude », constate-t-il. Elle devient alors malade et s’appauvrit. « De gauloise, d’européenne, d’indigène, elle devient grecque et romaine, de vraie et de moderne, pseudo-antique ». Elle s’atrophie et se vide. « La forme architecturale de l’édifice s’efface de plus en plus et laisse saillir la forme géométrique, comme la charpente osseuse d’un malade amaigri. Les belles lignes de l’art font place aux froides et inexorables lignes du géomètre. Un édifice n’est plus un édifice, c’est un polyèdre ». En visionnaire, c’est comme s’il condamnait d’avance l’architecture moderniste du vingtième siècle.

UN PARIS DE PLÂTRE
Du Paris disparate de son époque, pré-haussmannien, il retient peu de choses : « Le Paris actuel n’a donc aucune physionomie générale. C’est une collection d’échantillons de plusieurs siècles, et les plus beaux ont disparu. La capitale ne s’accroît qu’en maisons, et quelles maisons ! Du train dont va Paris, il se renouvellera tous les cinquante ans. Aussi la signification historique de son architecture s’efface-t-elle tous les jours. Les monuments y deviennent de plus en plus rares, et il semble qu’on les voie s’engloutir peu à peu, noyés dans les maisons. Nos pères avaient un Paris de pierre ; nos fils auront un Paris de plâtre ».

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La fontaine du Boulevard Saint-Martin, Paris, vers 1840 l Le Boulevard des Italiens, E.Lami, 1840

A l’entendre, Paris disparaît, Paris a déjà disparu. Victor Hugo se livre à un véritable jeu de massacre, dénigrant les bâtiments honnis selon un procédé qui fera florès jusqu’à nos jours. Le Panthéon (où il sera inhumé) : « Le plus beau gâteau de Savoie qu’on ait jamais fait en pierre ». Le palais de la Légion d’honneur : « Un morceau de pâtisserie fort distingué ». L’actuelle Bourse de Commerce : « Une casquette de jockey anglais sur une grande échelle ». Les tours de l’église Saint-Sulpice : « Deux grosses clarinettes »…

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Le Panthéon et la Halle aux blés, future Bourse de commerce, fin 18e et début 19e s.

En exil à l’étranger, il n’assiste pas aux bouleversements haussmanniens et préfère garder le souvenir du Paris de sa jeunesse, comme il l’écrit avec nostalgie dans son roman Les Misérables publié en 1862 : « Voilà bien des années déjà que l’auteur de ce livre, forcé, à regret, de parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu’il l’a quitté, Paris s’est transformé. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte inconnue. Il n’a pas besoin de dire qu’il aime Paris ; Paris est la ville natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions, le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu’il a religieusement emporté dans sa mémoire, est à cette heure un Paris d’autrefois. Qu’on lui permette de parler de ce Paris-là comme s’il existait encore ».

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Le percement de la rue de Rivoli, 1859 l La rue de Rivoli, 1855

Dans un poème, il se moque du nouveau Paris de son ennemi Napoléon 3, qui a fait disparaître la « vieille hydre Lutèce » et ses « rues anarchiques, courant en liberté, bourrues » pour des avenues rectilignes :
« Que c’est beau ! de Pantin on voit jusqu’à Grenelle !
Ce vieux Paris n’est plus qu’une rue éternelle
Qui s’étire, élégante et belle comme l’I,
En disant : Rivoli ! Rivoli ! Rivoli ! »

« QUI ME DÉLIVRERA DES COLONNADES ! »
Dans Guerre aux démolisseurs !, s’il s’insurge contre le délaissement des monuments médiévaux, les seuls dignes à ses yeux, il préconise d’abandonner à leur sort tous ceux qui lui déplaisent, surtout s’ils lui sont contemporains : « Laissez donc crouler votre ruine du quai d’Orsay avec ses lourds cintres et ses vilaines colonnes engagées ! Laissez crouler votre palais de la Chambre des députés, qui ne demandait pas mieux ! N’est-ce pas une insulte au lieu-dit École des beaux-arts que cette construction hybride et fastidieuse dont l’épure a si longtemps sali le pignon de la maison voisine, étalant effrontément sa nudité et sa laideur à côté de l’admirable façade du château de Gaillon ? Sommes-nous tombés à ce point de misère qu’il nous faille absolument admirer les barrières de Paris ? Y a-t-il rien au monde de plus bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah ! çà, décidément, qu’est-ce qu’il expie ?) de la rue de Richelieu ? N’est-ce pas une belle chose, en vérité, que votre Madeleine, ce tome deux de la Bourse, avec son lourd tympan qui écrase sa maigre colonnade ? Oh ! qui me délivrera des colonnades ! ». On retrouve là son aversion pour le style néoclassique apparu au dix-huitième siècle, inspiré de l’Antiquité grecque et romaine.

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Le palais d’Orsay l Le palais des Etudes, Félix Duban, vers1837

Dans ce passage, il dénigre tour à tour le palais d’Orsay alors en construction (disparu, incendié sous la Commune), le palais Bourbon et sa colonnade édifiée par Bernard Poyet vers 1805, le palais des Études alors en construction par Félix Duban pour l’Ecole royale des Beaux-Arts, les barrières d’octroi de Claude-Nicolas Ledoux d’avant la Révolution, la chapelle expiatoire à la mémoire du duc de Berry assassiné, en cours de construction (depuis démolie) et l’église de la Madeleine, pas loin d’être achevée.

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La barrière de Belleville, 1819 l La chapelle à la mémoire du duc de Berry, avant 1836

Même le Louvre (post-médiéval et d’avant Visconti et Lefuel) ne trouve grâce à ses yeux : « Le Louvre, hors ce qui est de la Renaissance, le Louvre, voyez-vous, n’est pas beau. Il ne faut pas admirer et continuer, comme si c’était de droit divin, tous les monuments du XVIIe siècle, quoiqu’ils vaillent mieux que ceux du XVIIIe, et surtout que ceux du XIXe. Quel que soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de bâtards ». Ce qu’il vise, c’est la colonnade de Perrault.

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La colonnade de Perrault, Louvre, début 20e s.

Ces anathèmes, partagés sans doute par une partie de sa génération et transmises aux suivantes, auront pour conséquence de laisser disparaître tout un pan de l’architecture française, surtout celle de la fin du dix-huitième siècle. On pense à Ledoux, l’architecte le plus avant-gardiste de son temps, connu aujourd’hui pour la Saline royale d’Arc-et-Senans. De ses 47 barrières d’octroi édifiées autour de Paris, seuls 6 bâtiments subsistent aujourd’hui quand nombre des hôtels particuliers qu’il a bâtis ont été rasés dans l’indifférence jusqu’au début du vingtième siècle. Cette génération d’architectes souffre encore de désamour et de manque de reconnaissance. Qui connait par exemple Victor Louis, pourtant l’architecte du Grand Théâtre de Bordeaux ou des galeries du Palais-Royal à Paris ?

L’ARCHITECTURE, UN ART SANS AVENIR
Pour le jeune Victor Hugo, l’architecture est morte : « S’il est vrai, comme nous le croyons, que l’architecture, seule entre tous les arts, n’ait plus d’avenir, employez vos millions à conserver, à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et à racheter ceux qui sont aux particuliers ». Comme dans sa note de 1825, il appelle de ses vœux l’instauration d’une loi protectrice, au nom de l’intérêt public, dépassant même la notion de propriété, avec une formule devenue célèbre : « Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire c’est dépasser son droit ».

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Exposition « Hugo et l’architecture. De la pierre à la plume »

Cette loi, il ne la connaîtra pas de son vivant puisqu’elle fut seulement votée en 1887, sans réelle efficacité avant son complément de 1913, résultats d’un long processus enclenché par l’instauration de la fonction d’inspecteur général des Monuments historiques en 1830, à l’origine des premières listes d’édifices à sauvegarder. Lui-même siègera jusqu’en 1848 dans différentes instances. Victor Hugo incarne, plus que tout autre, la figure du défenseur du patrimoine, et son pamphlet Guerre aux démolisseurs ! reste une référence et se retrouve régulièrement convoqué quand il s’agit de protester contre une atteinte patrimoniale présumée, quand bien même ce cri d’alarme se justifiait en son temps par l’absence de toute protection des monuments, ce qui n’est plus le cas, et qu’il stigmatise un grand nombre d’édifices dont on reconnaît aujourd’hui l’intérêt, volet souvent oublié du texte. Ce qui est le cas dans l’exposition actuelle du musée Victor Hugo, comme dans son catalogue où, malgré tout, sa commissaire, Alexandrine Achille, évoque sa critique des « édifices modernes ».

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Maison-musée Victor Hugo, place des Vosges

Il est assez troublant de constater que différentes caractéristiques de l’engagement de l’écrivain perdurent dans les milieux militants de la défense du patrimoine, comme autant de réflexes et de tendances : parfois nationaliste, identitaire et même monarchisant ; parfois passéiste et réactionnaire ; souvent dénigrant et réfractaire à l’architecture contemporaine... Autant d’archaïsmes persistants quand les services officiels de protection du patrimoine ont gagné en rationalité, se professionnalisant.

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Place des Vosges l Projet de maison de Victor Hugo par Philippe Leidenfrost, 1884-86

La seule maison dont Victor Hugo a été propriétaire, c’est celle de son exil à Guernesey, sans style particulier mais à la décoration intérieure extraordinaire, entièrement pensée et partiellement réalisée par lui-même, comme on avait pu le découvrir dans une précédent exposition au même endroit. On peut avoir une idée de ses goûts en architecture à la fin de sa vie, grâce à l’accrochage dans les collections permanentes de son musée parisien, à l’occasion de l’exposition actuelle, de vues et plans de la maison qu’il prévoyait de se faire construire par l’architecte Philippe Leidenfrost. Une lourde bâtisse en briques et pierres et aux hauts toits, s’inspirant des hôtels particuliers de la place des Vosges de style Louis 13 où il avait habité (et où se trouve le musée), avec des emprunts aux style gothique et Renaissance. Un éclectisme typique de cette période de la fin du 19e siècle. Vous n’avez jamais entendu parler de cet architecte ? Normal, on ne lui connait aucune oeuvre personnelle, l’essentiel de sa carrière se déroulant comme architecte-inspecteur dans des châteaux ◆ Bernard Hasquenoph

HUGO ET L’ARCHITECTURE. DE LA PIERRE À LA PLUME
Exposition
11 juin - 22 novembre 2026
Exposition + Musée (payant durant l’expo) : 11 € / 9 € / Gratuités habituelles
Maison de Victor Hugo, Paris (75)
www.maisonsvictorhugo.paris.fr

HUGO ET L’ARCHITECTURE. DE LA PIERRE À LA PLUME
Catalogue
Alexandrine Achille
Éditions Paris Musées, 2025
104 pages
20 €

:: Bernard Hasquenoph | 7/10/2026 | 17:54 |

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