
05.05.2026 l UNE USINE EN PLEIN CHAMP. Difficile d’imaginer les réactions des habitant·es des deux villages d’Arc et Senans, quand les bâtiments commencèrent à sortir de terre en 1775. C’était déjà un événement qu’un site industriel, voulu par le roi, s’implante dans cette vallée de Franche-Comté, région française depuis seulement cent ans. Mais à la vue de l’architecture elle-même, du pavillon d’entrée avec son portique monumental aux colonnes doriques abritant une grotte reconstituée, ce dut être la stupéfaction. Ça l’est toujours aujourd’hui.
De cet amas de roches, surgit une source, évocation de l’eau salée, motif signature que l’on retrouve disséminée sur le site sortant d’une urne renversée. Si l’ensemble en demi-cercle était protégé d’un haut mur, c’est qu’il s’y fabriquait un bien très précieux, le sel. Indispensable pour conserver les aliments, il servait dans bien d’autres domaines : verre, argenterie, médecine, élevage… La gabelle prélevée sur sa commercialisation rapportait gros à l’Etat qui en avait le monopole depuis des siècles.

L’eau salée était acheminée à la manufacture d’Arc-et-Senans depuis les sources de Salins-les-Bains, à 20 km, par un pipe-line enterré. Le vulgum pecus ne pouvait pénétrer dans ce lieu étroitement surveillé, à moins de faire partie des familles ouvrières y vivant dans des logements communautaires, avec, à disposition, jardins potagers, vergers, boulangerie, cabinet médical… Aucune visée socialisante dans cette organisation spatiale, reflet d’un fonctionnement en réalité extrêmement hiérarchisé, son architecte, Claude-Nicolas Ledoux, attaché à l’ordre monarchique, étant un réformateur, certes éclairé en tant qu’homme des Lumières, mais pas révolutionnaire.

Peut-être pouvait-on apercevoir à travers la grille, au bout d’une longue allée, ce qui ressemblait à un temple. Ce qui n’était pas faux puisque la Maison du directeur était en premier lieu une chapelle. Ses colonnes « rustiques » horrifièrent, à l’époque, certains spécialistes d’architecture, par leur alternance inédite de pierres rondes et carrées.

Fonctionnels, les dix bâtiments principaux, séparés pour laisser circuler l’air et se prémunir des incendies, arborent une apparence grandiose pour ce qui n’était alors qu’une simple usine. Une hérésie. La théâtralité de cette architecture singulière, fortement teintée d’esprit maçonnique, devait être renforcée par les nuages de vapeur s’échappant jour et nuit des fausses fenêtres sur les toits des bâtiments de production.
UN ARCHITECTE RÉFORMATEUR ET VISIONNAIRE
Aujourd’hui, celui que l’on considère comme l’inspirateur de l’architecture moderne attire, parmi les 150 000 entrées annuelles, un public venu en pèlerinage du monde entier, du Japon aux Etats-Unis. Il peut se délecter dans le musée (de maquettes) consacré au parcours de ce personnage extraordinaire, d’origine modeste et qui réussit, grâce à son talent, une vaste culture et une solide expérience, à devenir un architecte recherché parmi la nomenklatura d’Ancien Régime, bénéficiant de la protection de Mme du Barry qui le fit entrer à l’Académie [1].

Il bâtit hôtels particuliers et bâtiments publics comme, à Paris, les barrières d’octroi du mur des Fermiers généraux, si impopulaires par leur fonction et si décalées par leur apparence luxueuse qu’elles mirent fin à sa carrière en pleine Révolution. Avec un tel profil, incarcéré durant un an à la prison de La Force, on se demande bien comment il a pu échapper à la guillotine. Comme pour son ami le peintre Hubert Robert, on raconte qu’un homonyme l’aurait été à sa place. Face aux accusations, Ledoux se défendit, proposant ses services au nouveau régime tout en clamant son « républicanisme ».

Malheureusement, ce qui eut pour effet de renforcer le mythe, beaucoup de ses créations ont été détruites par la suite, son style “avant-gardiste” ne trouvant grâce aux yeux des générations suivantes, l’excluant du champ émergent de la défense du patrimoine, à l’instar de Victor Hugo ne jurant que pour le Moyen Âge. Et la pioche d’Haussmann passa par là. La saline aurait pu connaître le même sort, si elle n’avait été en fonction tant bien que mal jusqu’en 1895.

Ensuite laissée à l’abandon, elle fut rachetée en 1927, en ruines mais enfin classée au titre des Monuments Historiques, par le département du Doubs qui, après d’importantes restaurations, en fit l’établissement culturel que nous connaissons avec des expositions permanentes et temporaires, de nombreux événements organisés, concerts et salons privés, ainsi que sur place, si bien intégré qu’il en est invisible, un hôtel 3 étoiles, ce qui est plutôt rare pour un bien inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
MYSTIFICATION – ARCHITECTURE ET CINÉMA, LA QUÊTE DE L’ILLUSIONClaude-Nicolas Ledoux (qui nous accueille) aimait donner une dimension dramatique à ses constructions, par leur dimension, leur forme et les effets de relief de la pierre. Tandis que s’édifiait la saline d’Arc-et-Senans tel un vaste amphithéâtre, il construisait le théâtre de Besançon dont les aménagements intérieurs allaient révolutionner la conception d’une salle de spectacle. Donc, rien de plus normal que de consacrer ici une exposition sur les liens entre architecture et cinéma, cette fabrique de l’illusion.
Installée dans la Maison du directeur, elle s’ouvre par l’évocation du film Dom Juan ou le Festin de pierre de Marcel Bluwal, tourné en 1965 à la saline même et dont une scène montre les acteurs Michel Piccoli et Claude Brasseur gravir les marches du grand escalier au devant la statue du commandeur, réinterprétée ici par une oeuvre de l’artiste jurassien René Myrha. On pourrait croire que le site est souvent sollicité pour des films historiques. Il n’en est rien, nous a-t-on confié. Peut-être parce que ses bâtiments sont trop identifiés et reconnaissables.

L’exposition interroge notre capacité à croire à la “mystification” du cinéma, fondée en grande partie sur les architectures provisoires que constituent les décors. Une quête partagée depuis les peintres de la Renaissance créant l’apparence du réel grâce à la perspective. Passionné par les effets d’optique, Léonard de Vinci disait lui-même : « La peinture est une chose mentale qui fait croire voir ce qui n’est point ».
Le 7e art prolonge bien évidemment ce concept, affectionnant particulièrement le décor des villes. Ce que l’on nous montre à travers photos, affiches, extraits de films et images fixes, recréées sur sable de verre pour le grain, par le peintre et architecte Claude Gazier qui s’intéresse depuis longtemps à l’univers du cinéma. Des vues qui donnent terriblement envie de (re)voir certains films, de Fenêtre sur cour d’Hitchkock à Matrix des Wachowski, de Playtime de Jacques Tati à Star Wars de Georges Lucas… Ce qui sera possible, pour certains, au mois d’août en plein air pendant les Nuits de la Saline.

Les progrès technologiques, fulgurants ces dernières années, brouillent de plus en plus les frontières entre réel et virtuel, le cinéma lui-même s’hybridant avec des formes narratives plus interactives, comme le jeu-vidéo (ce qu’illustre parfaitement un film projeté dans l’expo), et inspirant, en retour, l’architecture elle-même. Jusqu’où ira l’illusion à l’heure où l’IA nous perd un peu plus ? Pour parfaire la dimension ludique de ce parcours sensoriel et intellectuel, l’expo présente des maquettes d’architectures… en Lego.

Le parcours se prolonge en sous-sol, dans les caves du bâtiment, où sont évoqués, par des reconstitutions, les décors de La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Une expo qui se disperse un peu par ses supports mais qui amène à réfléchir, tout en voyageant avec plaisir dans l’histoire du cinéma ◆
Et aussi Les Nuits de la Saline, cinéma en plein air, 06 - 22.08.2026

VERS UN CERCLE IMMENSE DE VERDURE
Ledoux n’est pas un seulement un architecte de génie, il fut aussi un visionnaire et un théoricien, réfléchissant au sens de son métier, à la portée de l’architecture, à la vie en société, à son organisation spatiale, à l’urbanisme, au « vivre ensemble » dirait-on aujourd’hui. Son musée expose des maquettes de projets qu’il avait imaginés par des dessins publiés en gravures (son premier métier) dans son ouvrage L’Architecture, auquel il consacra la fin de sa vie alors qu’il n’avait plus de commandes.

On y découvre la ville de Chaux, cité idéale qui s’étend autour de la saline d’Arc-et-Senans, projet qu’il avait proposé dès le départ mais qui n’eut pas de suite. Des bâtiments aux noms étranges s’y élèvent en des formes géométriques simplifiées et signifiantes, au-delà du néo-classicisme auquel on rattache son style : le Pacifère, pour y donner la justice ; le Panarethéon, école de morale ; L’Oikema, voué à la prostitution (en forme de phallus !), le Temple de mémoire (cintré de minarets)... Quant au cimetière, il est réduit à une gigantesque sphère, forme qu’il avait déjà inspirée pour des logis agricoles.

Cette ville aurait dû s’étendre à partir du demi-cercle formé par la saline et complété par sa moitié. Ce cercle immense, l’établissement actuel choisit de le concrétiser végétalement en 2022, le département du Doubs ayant pris soin il y a longtemps d’acquérir les terrains environnants. Derrière les bâtiments, les anciennes parcelles ouvrières faisaient l’objet depuis plusieurs années d’un festival des jardins, avec le concours d’écoles spécialisées. Ils ont été pérennisés sur le principe du jardin en mouvement du paysagiste Gilles Clément.

Les jardins s’étendent désormais sur l’autre moitié du cercle, aménagés par l’agence Mayot & Toussaint. Des centaines d’étudiant·es d’écoles de paysage et d’autres disciplines, comme cette année de fonderie d’art (lycée Hector Guimard à Lyon) ou de vannerie (Site de Fayl-Billot en Haute-Marne), conçoivent des espaces plus ou moins pérennes dans une démarche écologique sur un thème donné, pour cette édition les insectes, dont nous avons pu voir le chantier. Ce qui donne très envie de voir le résultat à partir de juin.

Sûr que Ledoux aurait adoré toute cette énergie créatrice, lui qui visualisait ainsi le cadre de sa cité de rêve : « L’œil errant sans cesse attiré et jamais fixe se confondra dans un océan de verdure émaillé de fleurs qui s’épanouiront le matin pour embaumer le soir… » ◆ Bernard Hasquenoph

SALINE ROYALE
Grande rue
25 610 Arc et Senans
Tarifs (musée Ledoux, expos permanentes et temporaires, jardins) :
On peut regretter une politique tarifaire peu avantageuse pour les publics vulnérables.
Saison haute (01.04 - 31.10) : 15 € / 13 € / 10 € / Gratuité moins de 6 ans
Saison basse (01.11 - 31.03) : 13 € / 12 € / 9 € / Gratuité moins de 6 ans
www.salineroyale.com
Facilement accessible par le train, gare à 150 mètres.
Conditions de visite :: sur invitation de l’agence Alambret : train, car, déjeuner, visite.
[1] A lire Ledoux par Anthony Vidler (Hazan, 2005), historien américain qui a conçu en 1991 le musée Ledoux de la Saline.
