
26.01.2026 l « L’ENSEMBLE DES VISITEURS comporte une proportion de 70 à 80 pour 100 d’étrangers, pour lesquels payer dans un musée n’est pas une innovation. Ils payent… sans s’en apercevoir ». En juillet 1922, le directeur des Musées nationaux se réjouissait ainsi dans la presse, au premier jour de l’entrée payante au Louvre pour un franc, les jeudi après-midi, dimanche et jours fériés restant en accès libre [1]. En rendant les musées de l’Etat partiellement payants sans discrimination de nationalité, c’est pourtant le public étranger qui était clairement visé, les Français profitant encore largement, selon leur catégorie socio-professionnelle et leurs jours privilégiés de fréquentation, de la gratuité.
La mesure mettait fin à plus de trente ans de débats acharnés, sur les bancs du parlement et dans les journaux, entre partisans et opposants. D’un côté les puristes, attachés au principe de gratuité totale, consubstantielle à la création des musées après la Révolution ; de l’autre, les pragmatiques, soucieux de leur apporter des ressources supplémentaires, autres que le faible apport de l’Etat, afin d’assurer leur entretien et enrichir leurs collections, comme cela se faisait déjà ailleurs, y compris en France, par exemple dans les musées de la Ville de Paris.

Les premiers mettaient en avant la mission éducative des musées, pour les peuples comme pour les artistes, estimant la décision « antidémocratique ». Pour les seconds, l’universalisme des débuts qui faisait écrire en 1792 au ministre Roland que le Louvre bientôt prêt devait « attirer les étrangers et fixer leur attention » et « être ouvert à tout le monde », se diluait dans des préoccupations plus matérialistes, non sans dénigrement.

Sous la pression d’un tourisme international émergent, ces publics venus d’ailleurs étaient perçus comme une gêne, mis en accusation au Louvre dans une enquête de 1894 : « En été, des groupes d’étrangers le sillonnent, bruyants et peu attentifs, regardant plus souvent leur [guide de voyage] Baedeker que les œuvres elles-mêmes » [2]. En 1896, un critique d’art reprochait à « la clientèle cosmopolite de l’Agence Cook » de rendre le Louvre « méconnaissable » [3] et l’année suivante, un député défendait son projet de taxation avec le même argument : « Je ne vise que les étrangers, je ne veux faire payer que ces théories d’étrangers qui, sous la conduite de ciceroni polyglottes, envahissent à certaines heures nos musées, au grand désespoir, je dois le dire, de ceux qui veulent y travailler sérieusement et s’y instruire » [4]. Ce sera le cas à partir de 1922, le droit d’entrée doublant rapidement.

Mais voilà qu’en 1926, on accusait déjà les étrangers de se déporter vers les jours de gratuité, aiguillés par les tour-opérateurs, sur fond de montée de la xénophobie. Durant l’été, la capitale connut des attaques violentes contre des autocars de touristes particulièrement nombreux du fait de la chute du franc. Un homme politique dénonçait cet « envahissement excessif » [5], les photographes de presse les traquaient dans Paris quand un journaliste les décrivait au Louvre, toujours avec mépris : « Ils arrivent par paquets, traversent en trombe la galerie d’Apollon, estiment du coin de l’oeil les bijoux de la Couronne, s’étalent dans le Salon Carré, enfilent le bord de l’eau, supputent, discutent, apprécient, baragouinent et s’en vont » [6].

Un député réclama qu’on les fasse payer le dimanche. Impossible, lui répondit-on, en raison des traités internationaux. Alors, en 1927, on supprima la gratuité du jeudi, épargnant celle du dimanche qui perdura au Louvre jusqu’en 1990. Elle disparut avec le Grand Louvre dans l’indifférence générale, le musée assumant désormais d’être une machine à touristes, de nombreuses catégories de publics continuant à bénéficier de la gratuité grâce à un arrêté de 1975, survivance de l’esprit originel.
« LES FRANÇAIS N’ONT PAS VOCATION À PAYER TOUT, TOUT SEULS »
Vingt cinq ans plus tard, c’est encore les étrangers qu’on incrimina pour mettre fin à la gratuité du premier dimanche du mois, ré-instaurée au Louvre en 1996 dans un objectif de démocratisation. « La fréquentation des visiteurs étrangers avait augmenté considérablement, les agences touristiques ayant profité de cet effet d’aubaine pour organiser un grand nombre de visites à ces dates », se justifiait le musée en 2014, la supprimant en haute saison tout en portant le billet d’entrée à 12 euros [7]. Faux prétexte alors que les visites de groupe étaient justement interdites ce jour-là ? Le musée rappelait que 40% des visiteurs bénéficiaient déjà de la gratuité toute l’année grâce à de nombreuses dérogations, le taux d’étrangers restant lui, à 70%, quasi inchangé depuis cent ans ! En 2019, c’est la gratuité du dimanche en basse saison qui y passa avec les mêmes raisons, remplacée par des nocturnes le samedi puis le vendredi, horaire dissuasif pour beaucoup.

Dans le même temps, l’idée d’imposer une « tarification différenciée » aux étrangers dans les musées et monuments français faisait son chemin. En 2011, elle était défendue dans un rapport du Conseil d’Analyse économique sur la valorisation (financière) du patrimoine culturel, la visite réduite à un acte de « consommation » [8]. A nouveau, les publics étrangers étaient perçus comme une nuisance : « Le tourisme crée de la congestion. L’apport de l’économie touristique est important, mais ne profite pas nécessairement au patrimoine et peut même générer des effets négatifs en cas de surencombrement ». Le rapport proposait de doubler les tarifs d’entrée des visiteurs hors Union européenne dans les musées nationaux, sachant que l’entrée au Louvre coûtait alors « seulement » 9,50 euros.

Nous y sommes. Aujourd’hui, à la demande de la ministre de la Culture Rachida Dati, le Louvre expérimente, avec d’autres grands établissements culturels [9], une tarification « innovante », inspirée d’autres pays : faire payer davantage certains étrangers. « Les Français n’ont pas vocation à payer tout, tout seuls », argumentait la ministre dans une interview en 2024 [10]. C’est oublier que les touristes contribuent à l’économie du pays au-delà de leurs dépenses sur le territoire national, en payant de plus en plus de taxes : TVA, taxe de séjour pour l’hébergement, taxe de solidarité sur les billets d’avion augmentée d’une écotaxe et bientôt autorisation de voyage ETIAS.

En distinguant les visiteurs ressortissants ou résidents de l’Espace Économique Européen, des autres étrangers devant payer leur entrée 10 euros de plus que les 22 euros réclamés aux premiers, soit 32 euros (+45%), le musée enterre définitivement le principe d’universalité qui l’a fait naître. Si, pour cette raison, les syndicats ont protesté, les instances professionnelles des musées sont restées muettes. Une discrimination qui n’aurait rien à voir avec une quelconque préférence nationale, alors que les étrangers n’ont jamais été autant stigmatisés dans les discours politiques. C’est juste que la loi ne le permet pas. Pas encore… ◆
[1] Echo de Paris, 19.07.1922.
[2] La Revue bleue, 10.03.1894.
[3] Raymond Bouyer in L’Artiste, 08.1896.
[4] Maurice Denécheau, Chambre des députés, 15.02.1897.
[5] Camille Servat in L’Œuvre, 26.07.1926.
[6] L’Œuvre, 30.07.1926.
[7] AFP, 03.02.2014.
[8] Valoriser la patrimoine culturel de la France, Françoise Benhamou et David Thesmar, Conseil d’Analyse économique, 2011.
[9] Musée du Louvre, château de Versailles, Sainte-Chapelle, Opéra de Paris, château de Chambord.
[10] Le Figaro, 24.10.2024.
