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Mésopotamie, l’invention du passé

Bernard Hasquenoph | 5/12/2016 | 12:45 |


Le premier musée est-il né il y a 4000 ans en Mésopotamie ? Des nombreuses innovations apparues dans cette région du monde, plusieurs concernent le domaine du patrimoine. On y retrouve trace de collections, de bibliothèques, de fouilles archéologiques et même de faux en art !

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Ariane Aujoulat © Clément Salviani

05.12.2016 | AU LOUVRE-LENS, l’exposition L’Histoire commence en Mésopotamie lève le voile sur une civilisation auréolée de mystère, qui s’étale de la fin du 4ème millénaire au 4ème siècle avant J.-C., occupant grosso modo l’Irak actuel. Une région aujourd’hui meurtrie par les guerres, dont l’Etat islamique voudrait effacer la mémoire plurimillénaire en se livrant au saccage de sites archéologiques. C’est d’autant plus cruel que c’est là que s’est construite, d’une certaine manière, la notion même de patrimoine. Une occasion d’échanger avec Ariane Aujoulat, doctorante en Histoire de l’art de la Mésopotamie à l’Ecole du Louvre et à l’université de Clermont-Ferrand, autour de cette conscience du passé, très présente dans la pensée et la vie des peuples qui s’y sont succédé. Si vous voulez la suivre, elle partage sa passion pour la Mésopotamie sur son compte Twitter @miladydesumer et son intérêt plus général pour le patrimoine sur @museolepse.

L’exposition du Louvre-Lens montre le nombre impressionnant d’inventions nées en Mésopotamie : l’écriture, les villes, l’administration... Peut-on dire que cette civilisation a aussi inventé le concept de musée ?
Ariane Aujoulat. Il existe, au moins à partir du 2e millénaire avant J.-C., dans des temples ou des palais, des lieux qui rassemblent des objets de différentes époques. Ces collections étaient constituées par des rois ou des membres du clergé et, en un sens, on peut parler d’une forme de dispositif muséal. Cependant il est difficile de parler de véritables musées au sens où on l’entend aujourd’hui, en particulier parce qu’un musée de nos jours est nécessairement ouvert au public avec une mission de diffusion des connaissances sur le patrimoine, ce qui n’était a priori pas le cas en Mésopotamie antique. Toutefois, la découverte d’espaces « de type muséal » au sein de la civilisation mésopotamienne est bien attestée et tout à fait remarquable. Par exemple dans la ville de Suse, en Iran, les archéologues ont trouvé une salle où étaient rassemblées des stèles et statues de grands souverains mésopotamiens. La réunion dans un même endroit de tant d’objets de provenances et d’époques diverses ne peut s’expliquer que par un choix délibéré.

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Fragments de statues de rois d’Akkad retrouvées dans une salle à Suse / Louvre

Sait-on comment ces objets sont arrivés là et selon quels critères ils ont été choisis ?
C’est le fait de rois élamites, voisins de la Mésopotamie, qui, lors de raids au 12e siècle avant J.-C., rapportèrent ces objets dans leur capitale. Ceux-ci ont été clairement choisis parce qu’ils évoquaient des rois prestigieux, comme le Code de Hammurabi, roi de Babylone. Apporter ces objets à Suse n’était pas anodin. Les rois élamites avaient des prétentions sur le trône de Babylone et ils cherchaient peut-être à s’approprier la gloire de ses souverains passés, à s’inscrire dans leur lignée. En fait, l’aura des objets réalisés par les anciens rois pouvait être si grande qu’on connaît même des faux antiques ! C’est le cas du « monument cruciforme de Manishtushu » conservé au British Museum, du nom d’un roi d’Akkad du 3e millénaire. Il se présente comme une pierre inscrite, commémorant une prétendue donation que ce roi aurait faite à un temple. Cette œuvre fut probablement commandée puis soi-disant « découverte » par le clergé de ce temple, mais des siècles plus tard, pour convaincre le roi de Babylone d’alors, de faire lui-même une donation, comme son lointain prédécesseur !

Mais il existe des éléments pour appuyer cette hypothèse ?
Cela tient principalement à des considérations épigraphiques. Pour faire simple, l’aspect de l’écriture et certains signes et expressions utilisés ne correspondent pas à ce qui était en usage au temps de Manishtushu. C’est une composition imitant l’ancien avec des maladresses.

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© Marie D’agostino, d’après la carte de l’expo du Louvre-Lens
© FNSP. Sciences Po - Atelier de cartographie, 2016

Comment ces objets étaient-ils présentés ? Le terme est sans doute impropre mais quelle en était la scénographie ?
La connaissance du contexte dépend de la qualité des fouilles effectuées. Pour Suse, fouillée au début du 20e siècle, les méthodes n’étaient pas vraiment adaptées et des doutes subsistent sur l’architecture des bâtiments. On sait juste que la salle où les œuvres étaient rassemblées était dallée. D’après les inscriptions élamites ajoutées sur ces objets, qui les vouent au dieu Inshushinak, on peut imaginer que la salle était localisée dans un temple. Dans la ville d’Ur, au sud de la Mésopotamie, un autre « musée » a été découvert dans trois des pièces de la demeure d’une grande prêtresse et fille de roi. Un des objets, un petit élément en argile, portait une copie d’inscription et l’archéologue Sir Leonard Woolley qualifie cet objet d’étiquette de musée, de cartel en somme. Dans les pièces d’à côté, les fouilleurs ont retrouvé des tablettes scolaires indiquant que ce « musée » était placé à proximité d’une école de scribes, suggérant une fonction peut-être éducative de ce lieu.

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Maquette du complexe sacré d’Ur à l’époque néo-sumérienne / Expo Louvre-Lens

De même qu’on a retrouvé des bibliothèques...
En effet, en plus de salles d’archives, il existe en Mésopotamie des exemples de bibliothèques c’est-à-dire des endroits où sont rassemblés des textes soigneusement choisis, de nature littéraire, scientifique ou religieuse. La plus célèbre est la bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive, au 7e siècle avant J.-C.. Elle contenait plusieurs milliers de tablettes inscrites. Le roi assyrien faisait copier des textes mais procédait aussi à des opérations de collecte ciblant des tablettes dont le contenu était jugé de grande valeur. L’Épopée de Gilgamesh, sans doute le texte littéraire le mieux connu de Mésopotamie, faisait partie de cette collection. Il faut préciser que quand l’écriture a été inventée en Mésopotamie, au 4e millénaire avant J.-C., c’était pour servir d’aide-mémoire dans une perspective d’administration et de comptabilité. Mais ensuite cet usage a été considérablement élargi et on constate une préoccupation très forte de mise à l’écrit pour conserver la mémoire des événements, des règnes en établissant des listes dynastiques mais aussi de textes littéraires importants.

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Expo du Louvre-Lens

Plus largement, quel rôle avaient les oeuvres d’art dans la civilisation mésopotamienne ? Peut-on parler de plaisir esthétique ?
La dimension esthétique était prise en compte dans le sens où les gens de Mésopotamie appréciaient la beauté des objets. Dans l’exposition du Louvre-Lens, l’un d’eux attire particulièrement l’attention, le vase en argent que le roi Enméténa a fait réaliser pour le dieu Ningirsu. Un tel objet, remarquable par la préciosité du matériau, sa qualité technique et la beauté de son décor, était typiquement ce que les Sumériens jugaient, dans leurs textes, digne « d’une admiration sans fin ». Toutefois, la beauté n’était là que pour renforcer la valeur de l’objet, ce n’était pas une fin en soi. L’intérêt était d’offrir aux dieux ce qu’il y avait de plus beau et de meilleur dans un contexte de dévotion. Dans les palais, l’enjeu était différent. Il fallait que les œuvres contribuent à la magnificence et au luxe du lieu. Les images pouvaient aussi raconter des histoires, comme on le voit au Louvre sur les reliefs assyriens de Khorsabad qui mettent en scène la puissance du roi Sargon d’Assyrie et de son empire avec des scènes de batailles et de tributs. La fonction des décors était dans ce cas de servir le pouvoir.

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Le roi Sargon II et un haut dignitaire / Louvre, cour Khorsabad

Au risque encore de l’anachronisme, l’archéologie serait née aussi à cette époque, non ?
Quand ils recontruisaient ou rénovaient les temples, les rois de Mésopotamie faisaient effectivement faire des « fouilles » dans le but de retrouver les dépôts de fondation : des figurines magiques et des tablettes inscrites enfouies sous le sol du temple par le premier roi l’ayant fait construire. Ces objets protégeaient et sacralisaient le lieu. Les retrouver signifiait qu’on avait connaissance du plan de départ, inspiré par les dieux, qu’il fallait respecter. L’anecdote de Nabonide, surnommé « le roi archéologue » par l’assyriologue Dominique Charpin, est assez connue. Il a fait reconstruire le temple de Shamash, dieu du soleil, à Larsa. Il raconte comment il a retrouvé le plan d’origine, les fondations et même une inscription au nom du roi Hammurabi, plus d’un millénaire auparavant ! Il avait recruté des experts qui devaient restaurer le temple dans son état d’origine. En plus des premiers archéologues, on pourrait presque parler des premiers restaurateurs !

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Dépôt de fondation d’Ur-Bau de Lagash : clou et tablette dans une jarre
Expo du Louvre-Lens / Coll. Louvre

Dès lors, peut-on parler de conscience patrimoniale ?
Pas exactement. Si on veut être rigoureux, il ne faut pas trop se projeter dans ces civilisations anciennes. Toutefois il est indéniable que les civilisations antiques entretenaient avec leur passé des rapports très forts. Ce phénomène est attesté dès le néolithique à partir du moment où la plupart des populations se sédentarisent et s’attachent à un territoire défini. Ce que certains appellent le « culte des ancêtres » par exemple, c’est-à-dire le fait de conserver les restes d’anciens membres de la communauté et d’en faire l’objet de rites, permettait probablement d’accroître les liens sociaux et d’enraciner la communauté dans ce territoire. On rencontre des comportements semblables dans de nombreuses cultures. Le culte romain des Mânes est une forme d’hommage aux ancêtres défunts.

Une conscience du passé alors...
L’historien Jean-Jacques Glassner rappelle qu’en akkadien, langue parlée en Mésopotamie, on désigne le passé par le terme pānānu qui veut dire « autrefois » mais aussi « devant ». Alors que pour désigner le futur on utilise warkātu : « avenir » mais aussi « ce qui est derrière ». Contrairement à nos propres conceptions, les gens de Mésopotamie conçoivent le passé comme étant « devant » eux. C’est assez logique puisque leur passé est sous leurs yeux, ils en voient les traces. Ils se construisent à partir de leur passé et par rapport à lui.

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Louvre, cour Khorsabad

C’est beau comme conception. Cela sous-entend que le passé fait intrinsèquement partie du présent.
On pourrait dire d’une certaine façon que notre conscience patrimoniale moderne et le respect du passé chez les gens de Mésopotamie participent du même phénomène humain. Étymologiquement, le mot « patrimoine » est ce qu’on hérite du père, ou de nos ancêtres au sens large. C’est ce qui nous relie à nos racines. Du moins celles que nous choisissons comme telles ! Les rois de Suse montrent bien qu’en s’appropriant un patrimoine sélectionné, on choisit de qui on se proclame héritier. Se préoccuper des témoignages matériels de notre passé, c’est s’inscrire dans la continuité avec le passé. Mais ce n’est pas une simple question d’héritage. Il y a aussi une sélection, consciente ou non, de ce qu’on accepte ou refuse, de ce qu’on conserve ou détruit.

C’est vrai de tous temps, et de toutes civilisations. Hier comme aujourd’hui !
Bien sûr ! Certains débats aujourd’hui en France révèlent que le patrimoine et la connaissance du passé ne sont pas des questions neutres. On les met en lien avec des enjeux politiques par exemple. Ce n’est pas nouveau, les gens de Mésopotamie l’avaient déjà bien pressenti. Grâce à l’écriture et au principe de copie, la mémoire collective en Mésopotamie était très étendue. Quand, au 12e siècle avant J.-C., les rois élamites ont rapporté à Suse des œuvres de rois qui avaient régné des siècles avant eux, ils savaient très bien de qui il s’agissait. Même chose quand Nabonide a retrouvé une inscription que, plus de mille ans avant lui, Hammurabi avait déposée dans les fondations du temple de Larsa. Cette mémoire qui est à l’origine du rapport qu’entretiennent les gens de Mésopotamie avec leur passé et, partant, avec leur patrimoine matériel, s’efface assez vite après la conquête d’Alexandre le Grand et l’abandon progressif du cunéiforme. La civilisation mésopotamienne n’est ensuite connue que par fragments et de manière déformée dans les textes classiques et la Bible. Depuis environ un siècle, ce patrimoine antique est à nouveau à l’honneur en Irak et est très intégré à l’identité et à la culture du pays.

:: Bernard Hasquenoph | 5/12/2016 | 12:45 |

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EN COMPLÉMENT

LOUVRE-LENS
Exposition L’Histoire commence en Mésopotamie
2 novembre 2016 - 23 janvier 2017, prolongée jusqu’au 30 janvier
Galerie d’exposition temporaire, 10€/5€
www.louvrelens.fr

MUSÉE DU LOUVRE
Département des Antiquités orientales
Collections permanentes, 15€
www.louvre.fr

GRAND PALAIS
Exposition Sites éternels - De Bâmiyân à Palmyre, voyage au coeur des sites du patrimoine universel
Immersion 3D dans quatre grands sites archéologiques en danger dont l’ancienne capitale du roi Sargon à Khorsabad en Irak
14 Décembre 2016 - 09 Janvier 2017
Galerie sud-est, gratuit
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« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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