
25.06.2026 l SI VOUS VISITEZ le petit bijou qu’est le château d’Azay-le-Rideau en Indre-et-Loire, peut-être remarquerez-vous au mur la plaque indiquant qu’il a été « acquis par l’Etat le 11 août 1905 au moyen d’un legs de M. Léon Dru, ingénieur civil, officier de la Légion d’honneur ». Curieuse formule d’hommage, elliptique, qui pourrait laisser croire que ce généreux bienfaiteur en avait été propriétaire, ce qui ne fut jamais le cas.
Le livre officiel du château, édité par le Centre des monuments nationaux qui le gère aujourd’hui, évoque plus clairement « la donation de Léon Dru, ingénieur et entrepreneur français fortuné » [1]. Pourtant, celui-ci ne donna jamais son accord pour cet achat, ni même n’en exprima le souhait. Un donateur malgré lui. C’est toute la bizarrerie de cette affaire.
Ingénieur hydrologiste, Léon Dru avait été chargé de missions géologiques par le gouvernement russe, se rappela la presse à sa mort. Il avait séjourné en Russie un temps et y avait gagné, outre sa fortune, une russophilie qui l’avait amené à être le commissaire de l’Exposition française de Moscou en 1891.

Au point même de se faire représenter en costume caucasien sur son tombeau tel qu’on le voit de son vivant sur une photographie, gisant sculpté par Emmanuel Frémiet avec celui de son épouse pour la chapelle de son château de Vez où ils reposent toujours.

Ce fameux château de Vez qu’il souhaitait léguer à l’Etat, il l’acquit en 1890, quasi en ruines. Dominant la vallée verdoyante d’Automne dans l’Oise, près de Villers-Cotterêts, cette mini forteresse ceinte de remparts est située au sommet d’un plateau. Cent trente ans après, le lieu a gardé tout le charme qui faisait le bonheur des randonneurs de la Belle Epoque. On l’appelle aujourd’hui usuellement le Donjon de Vez, pour cet élément architectural pentagonal remarquable.

Se passionnant pour son histoire, Léon Dru fit restaurer en partie le château sous la direction de Paul Boeswillwald, architecte des monuments historiques. Son donjon emblématique du 14e siècle devint habitable, avec toutes les commodités modernes. La chapelle, seul élément rescapé de la Grande Jacquerie de 1358, se vit doter d’une toiture façon Viollet-le-Duc avec une charpente métallique conçue par Gustave Eiffel, ami de l’ingénieur.

Membre de nombreuses sociétés savantes et historiques, Léon Dru était également collectionneur, notamment d’art islamique et asiatique. Sans avoir pu mener à bien tous ses projets pour son château, il décéda le 28 avril 1904 à 67 ans à son domicile parisien du très chic boulevard Malesherbes. Après des obsèques à l’église de la Madeleine, il fut inhumé dans la chapelle de son château.
LE « LEGS MAGNIFIQUE » DE MONSIEUR DRU
Veuf et sans enfant, Léon Dru légua sa fortune à ses deux neveux, Lucien Dru, banquier, et Gaston Dru, journaliste, à l’exception de son château de Vez dont il fit don à l’Etat « avec ses dépendances et les objets mobiliers et collections s’y trouvant sans aucune exception ni réserve », ainsi qu’une rente annuelle de 40 000 francs pour son aménagement en musée, son entretien et son gardiennage. Seules conditions, qu’il soit classé comme monument historique et ouvert à la visite au moins trois jours par semaine. Dans ce testament établi secrètement quatre jours avant sa mort, il léguait également d’autres œuvres d’art en sa possession, au Louvre et au musée des Arts décoratifs.

Quand la presse apprit la nouvelle en juin, elle fit l’objet d’articles enthousiastes pour « l’un des plus beaux spécimens de l’architecture militaire du Moyen Âge » et autres superlatifs. Dans un reportage du Monde illustré, une photographie montrait le donjon encore sous échafaudage, sa restauration venant de se terminer selon le journaliste qui indiquait que Léon Dru projetait d’autres reconstructions. Il décrivait un parc « si beau, si bien entretenu jadis » désormais à l’abandon, les herbes hautes l’envahissant au milieu de pierres de taille éparpillées.

A la même période, l’une des flâneries patrimoniales de l’écrivain André Hallays dans Le Journal des débats le menait jusqu’à la « magnifique forteresse » de Vez qu’il jugeait habilement restaurée. Il espérait l’aboutissement du legs, avec des réserves cependant sur des reconstructions comme celle de la chapelle. « Ces sortes de restitutions archéologiques me semblent assez superflues : mieux vaudrait les laisser aux décorateurs de théâtre. Mais il ne faut pas décourager les honnêtes gens qui, en léguant leurs châteaux au public, diminuent les profits de la bande noire », écrivait-il, par allusion aux promoteurs rachetant les vieux monuments pour les dépecer, comme le dénonçait en son temps Victor Hugo.

On en apprenait plus sur le futur musée du château de Vez grâce à un journaliste du Courrier de l’Oise parti interroger Paul Boeswillwald en charge du projet voulu par Léon Dru : « Il a réuni de nombreux documents sur ses anciens possesseurs et les personnages qui l’ont habité. Titres, gravures, estampes forment le fonds de ses collections. Mais les salles de ce musée seront fort exiguës, le donjon étant assez étroit ». Voilà l’embryon d’un musée du Valois que des conseillers généraux de l’Oise appelaient, par ailleurs, de leur vœu, enjoignant l’Etat à accepter le legs.

En septembre, Le Figaro apprenait que le conseil d’Etat était appelé à statuer sur le « legs magnifique » de l’ingénieur. Pour le quotidien, il ne faisait « aucun doute » que l’avis serait favorable. « Et dès que sera rendu le décret d’acceptation le château de Vez sera ouvert au public », concluait-il.
L’ÉTAT S’ARRANGE AVEC LES HÉRITIERS
Pendant plusieurs mois, on n’entendit plus parler de Vez, ni du legs de Léon Dru. Jusqu’en août 1905 où la presse informa que le conseil d’Etat avait enfin autorisé « ce don princier ». Mais quand la décret parut en octobre au Journal officiel, signé d’Emile Loubet, président de la République, et de Jean-Baptiste Bienvenu-Martin, ministre de l’Instruction Publique, des Beaux-Arts et des Cultes, ce fut pour découvrir qu’à l’issue d’un « arrangement » entre l’Etat et Lucien Dru, neveu du testateur, le château de Vez et ses collections resteraient en possession de ses héritiers, lesquels s’engageaient à remettre à l’Etat un million de francs et « divers objets d’art ». Ce, « en vue d’exécuter les dispositions testamentaires faites par ledit sieur Dru en faveur de l’Etat » (sic).

Contre quoi, l’Etat promettait de consacrer 100 000 francs du million « à l’achèvement de la restauration du château de Vez » et les héritiers, de l’ouvrir une fois par semaine au public. On ne pouvait pas mieux trahir les volontés d’un défunt car on apprenait les jours suivants que l’argent de Léon Dru offert à l’Etat par ses neveux allait servir à acheter… un autre château à plus de 300 kilomètres de Vez, celui d’Azay-le-Rideau ! Un journaliste du Temps était allé rendre visite à un ami du ministère de la rue de Valois, Julien Berr de Turique, chef du bureau des monuments historiques (et auteur dramatique), qui lui avait raconté l’affaire par le menu détail.

« Nous nous réjouissons d’autant plus du résultat obtenu, que l’achat d’Azay ne nous a été possible qu’à la suite de combinaisons et de transactions assez délicates, lui aurait dit le fonctionnaire. Pendant plusieurs mois, il a fallu négocier, non pas en vue de l’acquisition, mais pour opérer un virement d’un genre spécial et inédit. En réalité, l’Etat était légataire d’un château qui n’avait pas la valeur artistique ni historique d’Azay. On a réussi à substituer celui-ci à celui-là ». Selon son témoignage, ce sont les héritiers Dru qui auraient proposé la « transaction » à l’administration des Beaux-Arts, laquelle aurait vite accepté, embarrassée par ce legs, surtout la rente faramineuse destinée à ce qui n’était, selon lui, qu’une « réduction des châteaux féodaux », un « donjon de la campagne », une « façon de Vincennes bourgeois ».

De son côté, le propriétaire d’Azay-le-Rideau, domaine justement en vente, avait accepté « d’abandonner à l’Etat une belle œuvre française à de bonnes conditions », à savoir 200 000 francs. Une très bonne affaire en effet. Le million servirait en outre à sa restauration, à son entretien et au paiement des gardiens grâce à une rente générée par 500 000 francs placés à la Caisse des dépôts… En réservant 100 000 francs pour achever les travaux de Vez, il restait encore environ 200 000 francs qui seraient alloués à la caisse des musées nationaux pour acquérir des œuvres.

Restait à recueillir la validation du conseil d’Etat. Il se trouvait que le ministre Bienvenu-Martin avait fait partie de cette haute institution, il était donc à même « de dresser un dossier dans les formes les plus inattaquables au point de vue juridique ». Avec effet semble-t-il puisque le conseil émit rapidement un avis favorable à cette curieuse combinaison. Après avoir recueilli toutes ces explications, le journaliste du Temps était descendu d’un étage pour s’entretenir avec Etienne Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts qui, lui confia-t-il, « se louait de l’achat d’Azay ».
LA PRESSE FAIT VOLTE-FACE
L’Etat avait-il refusé le legs et négocié ensuite avec les héritiers, ce qui posait un problème moral, ou avait-il “transformé” le legs, ce qui serait, de plus, juridiquement contestable ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, la presse ne se montra guère choquée par ce mode d’acquisition inédit. Au contraire. André Hallays, qui espérait pourtant que le legs Dru aille à terme, fut l’un des premiers à se réjouir de la situation : « Nous ne sommes plus exposés à voir Azay passer entre les mains d’un brocanteur. On ne descellera point des murailles les pierres sculptées et on ne les embarquera pas sur un navire pour les Etats-Unis. Ce péril n’était pas imaginaire. On a déjà vu plus d’un édifice ainsi déchiqueté ». Il en attribuait le mérite à Henry Marcel, ancien directeur des Beaux-Arts, prédécesseur de M. Dujardin-Beaumetz, qui avait effectivement avait initié l’affaire.

Certains journalistes applaudirent cette « affaire excellente » comme l’historien et critique d’art Marius Vachon dans La Petite Gironde : « Non seulement l’acquisition d’Azay-le-Rideau ne coûte rien à l’Etat, elle lui rapporte de l’argent mignon, qui servira à la dotation d’un autre service, celui des musées nationaux ». Plusieurs titres consacrèrent de longs articles avec photographies à cet achat inespéré, au regard du manque de moyens de l’administration des Beaux-Arts. Il faut dire qu’Azay avait un statut particulier. Bien qu’en mains privées, il était déjà considéré comme une icône nationale, objet d’études savantes comme de publicités. Quand il avait été question d’y accueillir une université britannique très sélect, ce qui était la liberté du propriétaire, cela déclencha une telle polémique dans l’opinion que le projet fut abandonné.

On assistait à un total retournement de la presse qui ne ne souciait plus guère du legs de Léon Dru. Pire, ce qui était magnifique hier, pour beaucoup ne l’était plus. Par un effet de mimétisme toujours observable, le château de Vez n’était plus qu’un « donjon féodal sans grand intérêt artistique » (La République française) ; « pas une oeuvre de premier ordre » (Le Journal du Dimanche) ; « un amalgame de constructions restaurées et de ruines » (L’Art et les artistes). Le Figaro l’estimait même désormais « de médiocre intérêt artistique ».
LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT AUX BEAUX-ARTS S’EXPLIQUE
Pourtant, il y eut des protestations mais locales et tardives puisqu’elles s’élevèrent seulement en 1906. Dans une lettre datée du 11 juin de cette année, M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, répondait à la demande d’explications de Gustave Chopinet, député et vice-président du conseil général de l’Oise, pour dire tous les « avantages » que son administration avait trouvés dans une proposition émanant, insistait-il, des héritiers Dru.

Il dépeignait de manière peu flatteuse le château de Vez légué : « Cet édifice d’une dimension restreinte et d’une valeur très relative, avait déjà subi une diminution de son intérêt artistique, par suite des restaurations modernes que le propriétaire y avait fait exécuter, afin de rendre cette construction habitable, de l’aveu même de son architecte qui se trouvait également celui des monuments historiques ». Au final, il estimait l’arrangement conforme « au désir » de Léon Dru puisque le château devant être classé au titre des monuments historiques - sans y voir de contradiction avec la description qu’il venait d’en faire ! -, sa restauration allant être achevée et qu’il serait ouvert au public. Classé, il l’avait bien été de manière expresse. Décidé le 3 juin 1904 en Commission des monuments historiques (où siégeait Paul Boeswillwald) - « après acceptation du legs » de Léon Dru, stipulait le procès-verbal de séance -, l’arrêté avait été publié dix jours plus tard.

Si cela ne suffisait pas, M. Dujardin-Beaumetz ajoutait que les objets légués par le défunt « ne présentaient, sauf quelques rares exceptions, aucun intérêt d’art ». « Tout en respectant les intentions du légataire » (sic), il estimait que « les propositions des héritiers méritaient d’être donc retenues », d’autant qu’elles avaient permis « de sauver de l’abandon un autre édifice, le château d’Azay-le-Rideau ».

Des œuvres d’art léguées par Léon Dru et acceptées par l’Etat, le musée du Louvre reçut des objets d’art islamique (métal ciselé, calligraphies, miniatures persanes), le musée de Cluny des oeuvres médiévales dont on peut se demander si elles ne faisaient pas partie des collections attachées au château de Vez, selon les volontés de Léon Dru. Sans oublier une collection de « laques chinoises », en réalité japonaises, léguée au musée des Arts décoratifs avec divers meubles dont un bureau Boulle, dixit la presse, qui pourrait bien être... un bureau à cylindre du 19e siècle.
DES ACTIONS CONTRE « LE SCANDALE DE VEZ »
Est-ce lié à ce courrier de l’homme politique assez insultant pour la mémoire de Léon Dru ? Le 21 juin de ce même mois, les architectes de France réunis en congrès annuel à Paris, choisirent d’excursionner précisément « en contrée valoise », leurs pas les menant au château de Villers-Cotterêts transformé en maison de retraite (aujourd’hui Cité internationale de la langue française) et au château de Vez. Au pied même du donjon, l’architecte Henry Bazaud, domicilié dans la région, prit la parole pour protester « vigoureusement » contre le « scandale de Vez (...) contre cette violation des volontés testamentaires de M. Léon Dru », rapporta un journaliste local. Ses confrères se joignirent à lui pour demander à l’Etat de revenir sur sa décision, sachant que la réception de clôture du congrès se déroulerait en présence de M. Dujardin-Beaumetz lui-même. Le journaliste les remerciait pour leur prise de position, « au nom de l’art, de la justice, de la morale ».

Le 6 août encore, la Société historique régionale de Villers-Cotterêts adressa une lettre aux autres sociétés savantes des environs pour protester contre « l’acte arbitraire » de l’administration des Beaux-Arts, espérant amplifier le « mouvement d’opinion qui se dessine ». On pouvait y lire : « Cette transaction est manifestement immorale en ce qu’elle contrevient de la façon la plus nette aux volontés de l’auteur du legs. Elle est en outre néfaste pour notre région, et préjudiciable aux vrais intérêts de l’Etat ».

Les sociétés de Château-Thierry, Laon, Senlis et de Soissons s’associèrent à la plainte, même si la question pouvait faire débat parmi leurs membres, l’un d’eux estimant la critique déplacée, « alors qu’aucun autre gouvernement ne fait autant de dépenses dans l’intérêt de l’art » selon lui.
LA RÉVOLTE CONTRE L’AFFAIRE DU CHÂTEAU DE VEZ
En septembre, la question continuait d’agiter la région. Durant l’été, une certaine Association Républicaine, réunie au théâtre de Crépy-en-Valois, avait adopté une résolution demandant au gouvernement de revenir sur sa décision, « considérant que des employés de l’administration des Beaux-Arts, de connivence avec les collatéraux héritiers de M. Dru, ont détourné la destination du testament ». Le maire de la ville et député Chopinet fut chargé de transmettre à qui de droit.

Mais dans une autre réunion publique dans la même ville, le conseiller général de l’Oise Halinbourg accusait Chopinet d’inaction alors que lui proposait de négocier avec l’administration pour obtenir un financement afin d’ouvrir un musée du Valois au château de Vez. Outré, Chopinet se défendit, réclamant « que l’on revienne à la volonté du testament de M. Dru ». La salle s’enflammait. Un certain Castellant se montrait particulièrement virulent. « C’est une violation du droit de tester ! », répondait-il à Halinbourg. Un autre maire déclarait : « Puisqu’on a bien violé un testament, il me semble qu’une nouvelle décision du Conseil d’Etat peut en annuler une précédente ».

Quelques jours plus tard, une contre-réunion fut organisée à Morienval pour la création d’une Ligue de défense de la vallée d’Automne. On y retrouvait le député Chopinet qui demandait toujours « la restitution du château de Vez ». Également présent, l’architecte Bazaud soumettait une pétition aussitôt couverte de signatures « contre le changement de destination donné au testament de M. Dru » car cela lésait les intérêts de la région. Il accusait l’Administration de se placer « au-dessus de la loi » et « au-dessus de la plus élémentaire morale ». Au mois d’octobre, le procureur de la République répondit aux interpellations du gouvernement, lequel refusait de donner une dimension politique à une affaire relevant « purement du domaine du contentieux administratif » selon lui.

Enfin, en apothéose, le 13 décembre, à l’assemblée générale de la Société historique et archéologique de Villers-Cotterêts, son vice-président Auguste Castellant, journaliste et philosophe qu’on avait entendu vitupérer contre le conseiller Halinbourg qu’il soupçonnait d’être proche de M. Dujardin-Beaumetz, présenta un rapport « sur l’affaire du château de Vez », village où lui-même était né. « En cette plus qu’étrange affaire, que devenait le droit de tester, que devenait la loi, que devenait la morale ? », s’interrogeait-il en reprenant le fil de l’histoire. Évoquant une « arbitraire transaction » entre l’Etat et les neveux Dru, il dénonçait, en outre, « de fausses promesses » car, affirmait-il, « les travaux interrompus n’ont jamais été repris et le château a même été complètement vidé de tous les objets mobiliers, de tous les objets d’art qu’il contenait, et ces objets vendus et dispersés ; cela au mépris des clauses les plus formelles du testament ».

Il poursuivait : « Le domaine dévasté, abandonné et attendant acquéreur, est dans l’état le plus pitoyable ». Et assénait : « Dans cette triste et écoeurante affaire tout semble combiné pour parfaire le scandale et révolter les consciences, même les plus placides ». Décortiquant la lettre du sous-secrétaire d’Etat au député Chopinet qualifiée de « galimatias ministériel », il n’avait pas assez de mots assez durs pour en commenter le contenu : « violation d’un testament », « escroquerie commise contre un mort », « fourberie », « funèbre plaisanterie »... Et estimait le conseil d’Etat « indignement trompé ou criminellement corrompu ». En conclusion, il appelait à « la divulgation des faits au moyen de la grande presse », « au soulèvement de la conscience publique » et à l’interpellation de l’Assemblée nationale et du Sénat. Il semble que rien de tout cela n’aboutît.
PERPÉTUER LA MÉMOIRE DU DONATEUR
L’année suivante, le fonds Léon Dru permit au Louvre d’acquérir deux tableaux de Chardin, Le Jeune homme au violon et L’Enfant au toton, ce dont se félicita la presse nationale, celle de l’Oise continuant de parler de testament détourné. A cette occasion, Léon Bonnat, président du conseil des musées nationaux, révéla que les héritiers Dru auraient bien dédié intégralement le million à cette cause « mais la proposition modifiait trop profondément les intentions du testateur pour être soutenue par l’administration et agréée par le conseil d’Etat » selon lui. Le Louvre n’avait reçu du legs que « quelques objets d’art dont aucun n’est supérieur », estimait-il. Parce que non européen ? Il poursuivait avec un cynisme dont il n’avait peut-être même pas conscience : « Ceux que nous pourrons acquérir sur les fonds Dru perpétueront plus sûrement le nom du donateur et de ses héritiers ».

C’est en 1915 que la Commission des monuments historiques décida d’apposer au château d’Azay-le-Rideau la plaque « rappelant le legs fait à l’Etat par M. Léon Dru ». Quant au château de Vez, acquis dans les années 20 par Eugène Barbier, il ouvrait à la visite le jeudi après-midi. Passionné par l’histoire de la région, cet industriel y avait ouvert un musée du Valois. Francis Briest, le propriétaire actuel, en a gardé des éléments et continue d’écrire, avec finesse et créativité, l’histoire de cet étonnant monument, sauvé par Léon Dru ◆ Bernard Hasquenoph
[1] Le Château d’Azay-le-Rideau, Chrystelle Laurent-Rogowski, éditions du patrimoine - Centre des monuments nationaux, 2017.
