
22.04.2026 l COMMENT DES OBJETS D’ART ISLAMIQUE ont-ils pu se retrouver dans nos églises dès le 8e siècle, servant même parfois à la liturgie ? C’est la première interrogation à laquelle on est confronté dans l’exposition « Par-delà les Mille et Une Nuits. Histoires des orientalismes » au Louvre-Lens. C’est que rien n’avait vraiment changé depuis l’empire romain. Ce qui provenait du Proche-Orient, pourvu qu’il soit composé de matériaux précieux (cristal de roche, ivoire, soie) et fabriqué selon des techniques inédites chez nous, était considéré comme le comble du luxe. A cela s’ajoutait que ces objets étaient désormais perçus comme arrivant de Terre sainte, quand bien même ce n’était pas le cas, telles ces verreries d’Egypte et d’Irak intégrées à des reliquaires. Au point que des inscriptions en arabe ont pu être confondues avec la langue du Christ comme de l’araméen ou de l’hébreu !
Les civilisations chrétiennes et musulmanes n’étaient pas non plus si étanches qu’on le croit. Faut-il rappeler que le dernier émirat d’une Espagne longtemps islamisée disparut seulement en 1492. La violence des Croisades n’a pas non plus empêché la circulation des biens. Au contraire. Louis 9 n’a-t-il pas lui-même ramené un magnifique bassin incrusté d’or et d’argent, cintré d’une frise de guerriers ? Fleuron aujourd’hui du département des Arts de l’Islam du musée du Louvre, aussi surprenant que cela puisse paraître, il a ensuite servi à baptiser des enfants royaux de France dont le futur Louis 13, d’où son surnom de Baptistère de saint Louis. Problème, le roi mort en 1270 n’aurait pas pu connaître cet objet fabriqué cinquante ans plus tard dans le sultanat mamelouk, signé de l’artiste Muhammad ibn al-Zayn.

C’est que l’origine de certains de ces objets fut inventée postérieurement à leur arrivée en France, peut-être pour expliquer leur présence dès lors incomprise ou jugée incongrue. Il en fut ainsi également du Verre de Charlemagne faisant partie d’un trésor d’église. Cet élégant gobelet en verre émaillé, cerclé d’une phrase laudative en arabe, a été fabriqué au 13ᵉ siècle en Syrie, soit plusieurs siècles après qu’ait vécu l’empereur carolingien. En le désignant ainsi à partir du 17e siècle, on le rattachait à l’alliance politique que Charlemagne avait noué avec le calife de Bagdad, Haroun al-Rachid, et à leurs fructueux échanges diplomatiques.

De même le Cor de Roland en ivoire d’éléphant conservé également dans une église, n’aurait pas pu servir selon la légende à la bataille de Roncevaux en 778, puisque fabriqué au 11e siècle. L’exposition, chronologique dans son récit, présente ces objets précieux, non pas à la date de leur création mais à celle de leur réception dans nos imaginaires, témoignages de l’hybridation des mémoires.

C’est pourquoi le célèbre Lion de Monzon, à l’usage encore débattu, est présenté en fin d’exposition bien que daté du début du 11e siècle. Découvert en 1849 en Espagne, après avoir appartenu à des collectionneurs privés, il est entré au Louvre en 1927.
DES TURQUERIES AUX MILLE ET UNE NUITS
A partir de la prise de Constantinople en 1452 par les Ottomans et plus encore après leur absorption du sultanat mamelouk en 1516, l’Orient s’incarne en Europe dans la figure du Turc. Reconnaissable par son costume et son turban, sa silhouette devient familière à Venise et inspire les peintres comme Bellini. La ville italienne, porte d’entrée des marchandises venues d’Orient depuis des siècles, a elle-même des allures de caravansérail, influencée jusque dans son architecture. Les productions s’entremêlent, au point qu’on a du mal à savoir aujourd’hui si tel ou tel objet a été fabriqué à Venise ou à Constantinople. Européens et Ottomans utilisent les mêmes bateaux.

Depuis Damas, arrivent plateaux, chandeliers, boîtes aux motifs d’entrelacs végétaux, créés spécifiquement pour l’Europe. Un Orient de commande. Ces motifs qu’on appellera « mauresques » ou « arabesques » fascinent par leur infinitude des artistes comme Dürer ou Léonard de Vinci, rejoignant notre propre grammaire stylistique. Une somptueuse épinette fabriquée à Venise en 1572 en témoigne. Quant aux tapis venus d’Egypte, de Turquie puis d’Iran, ils sont jugés tellement précieux que, plutôt que les sols, on en recouvre les meubles. L’Orient est partout.

Familier, le Turc l’est également à la cour de France depuis l’alliance de François 1er avec le sultan Soliman le Magnifique contre le Saint-Empire de Charles Quint, ce qui le met à mal avec le reste de la Chrétienté. Des relations qui vont se poursuivre, au gré des intérêts croisés, tout le long de l’Ancien Régime. Des cadeaux diplomatiques entrés dans nos collections en témoignent, comme sans doute des équipements militaires du musée de l’Armée. La figure du Turc reste cependant ambivalente. D’un côté cruel et effrayant par ses velléités d’invasion, on en fait « la tête de Turc » à dégommer dans des jeux. De l’autre, il évoque le pittoresque d’un Orient imaginaire que l’on retrouve abondamment dans la littérature et au théâtre des 17e et 18e siècles.

Cependant, ces turqueries semblent plus servir à critiquer les mœurs d’ici, le Roi et son “sérail”, qu’à évoquer cet étranger lointain. Qu’a dû penser Louis 14 devant un Bourgeois gentilhomme grimé en ridicule Mamamouchi, comédie-ballet qu’il avait lui-même commandée à Molière suite à la réaction moqueuse et humiliante d’un envoyé de Constantinople qu’il avait reçu vêtu… en Grand Turc ?! Cet Orient de pacotille, clinquant et fantasmagorique sera diversement interprété dans les multiples reprises de ce chef-d’œuvre théâtral, comme dans ces mises en scène de la Comédie française, de la plus kitsch en 1972 à la plus historique avec un authentique caftan utilisé en 1890. Cet Oriental d’opérette perdurera jusque dans le cirque, avec le magicien à l’habit pailleté, Jean-Louis Conte dit « Yanco » ou « Prince de Bagdad » dont la garde-robe est entrée dans les collections du Mucem.

Tout au long du 18e siècle, toute crainte d’invasion ottomane évanouie depuis l’échec du siège de Vienne en 1683, la mode des turqueries sévit avec frénésie dans tous les arts : théâtre, littérature, musique, peinture, arts décoratifs, mobilier (de l’ottomane au divan), mode, fabriques de jardin... Dans la haute aristocratie, il devient tendance de posséder un cabinet turc, de se vêtir en conséquence et d’adopter des postures beaucoup plus relâchées que ne l’autorise l’étiquette.

Cette esthétique orientalisante se nourrit de récits de voyage, de visites régulières d’ambassades et du best-seller absolu, Les Mille et Une Nuits, traduction-adaptation d’Antoine Galland publiée en 12 volumes entre 1704 et 1717. A une version inachevée du 15e siècle au titre d’origine, elle-même fusion de contes persans, indiens et arabes, ce polyglotte, qui a beaucoup voyagé, ajoute d’autres récits et en invente certains. L’ouvrage aura une postérité immense et des adaptations multiples qui vont fixer dans l’imaginaire occidental une certaine vision de l’Orient, mélange de merveilleux et de cruauté, avec pour héroïne Shéhérazade, incarnation d’une résistance au féminin.

Peut-être plus encore que le récit lui-même, ce sont les images qui vont y contribuer, grâce à des illustrateurs de talent, particulièrement Léon Carré dans les années 1930, jusqu’au cinéma, dès 1905 avec Méliès, en passant par des costumes de scène, comme pour la chorégraphie de Shéhérazade par les Ballets russes en 1910 influençant la mode d’un Paul Poiret. Toute une imagerie forte qui s’inscrit dans la grande vague orientaliste du 19e siècle.
DE GRENADE À LA VILLE MODERNE DU CAIRE
Tandis que le rêve d’un Orient lointain poursuit sa route, se développe une approche plus directe et historique, sans pour autant éliminer la part de fantasmagorie qui lui est attachée. La redécouverte de la forteresse de l’Alhambra, à Grenade, grâce à des ouvrages savants agrémentés de planches reproduisant motifs et architectures rappelle la proximité géographique de la civilisation islamique. Les élites européennes, intellectuelles et artistiques s’entichent du monument « maure », perçu comme le témoin d’un certain âge d’or, et l’intègrent désormais au Grand Tour, entre tourisme romantique et curiosité scientifique.

Parmi eux, se détachent le français Joseph-Philibert Girault de Prangey et le britannique Owen Jones (auteur de l’incontournable Grammaire de l’Ornement qui a inspiré les scénographes de l’exposition), tous deux documentant les décors de la citadelle par des livres, photographies, chromolithographies et moulages en plâtre, qui serviront tout au long du 19e siècle de modèles pour créer des intérieurs, édifices publics et privés, dans le style « mauresque ». Les peintres en font le théâtre de scènes historicistes et surtout fantasmatiques, comme cette danse du ventre, invention occidentale, effectuée devant un sultan affalé, par Paul Bouchard. Enfin, on l’associe au renouveau du flamenco, d’où nombre de cabarets et dancings portant ce nom.

Autre ville attirant magnétiquement les voyageurs européens au 19e siècle, Le Caire. Depuis que Bonaparte a mené campagne en Egypte ottomane, fasciné par l’Islam et les guerriers mamelouks au point d’en intégrer dans son armée et conservé à ses côtés l’un d’eux, Raza Roustam, comme garde du corps et valet de chambre, le pays, berceau croyait-on de la civilisation, a capté dans son sillage savants, peintres et dessinateurs, non seulement pour son passé antique mais aussi pour ses monuments et ruelles arabes.

Paradoxe, plus la ville s’européanise au cours du siècle, s’haussmannise même, grâce au concours d’Occidentaux recrutés pour cela, plus on franchit la Méditerranée pour y venir respirer un parfum d’Orient. Certains y font construire des villas dans le style « arabe » avec d’authentiques éléments prélevés dans des maisons anciennes en démolition, spécialité de l’architecte français Ambroise Baudry. La plus connue est celle du baron Alphonse Delort de Gléon, ingénieur des mines et grand collectionneur d’art islamique. Sa veuve léguera en 1912 cet ensemble exceptionnel au Louvre.

Il est à l’origine de la « Rue du Caire » à l’Exposition universelle de Paris en 1889, idéalisation d’une artère traditionnelle comme il n’en existe alors quasi plus dans la ville elle-même. Ces événements internationaux sont un vecteur important pour faire connaître les arts de l’Islam portés par des amateurs comme aussi Albert Goupil, actif membre des Arts décoratifs, établissement pionnier en la matière. Eclot peu à peu une véritable discipline d’étude d’histoire de l’art et d’espaces dédiés dans les musées européens tandis que des créateurs comme Théodore Deck, imite, à la Manufacture de Sèvres, des céramiques turques.

Pendant la colonisation, les productions artistiques de bijouterie, céramique ou textile, du Maghreb sous domination française, seront considérées comme de l’artisanat parce que sérielles, contrairement aux objets d’art ancien uniques ayant rejoint le Louvre alors que ceux-ci avaient pu l’être tout autant.

Ces pièces de Tunisie, Maroc et Algérie seront alors exposées dans des musées d’ethnographie, collectées au même titre que des campagnes photographiques de portraits comme ceux des années 1940 de Thérèse Le Prat toujours conservés au musée du Quai Branly. Ce sont des photos d’identité imposées à des femmes pendant la guerre d’Algérie qui ont inspirées Dalila Dalléas Bouzar pour son oeuvre Princesses, leur ajoutant bijoux et diadèmes afin de leur redonner une dignité.
DU FANTASME AU DÉTOURNEMENT
Plus encore que les photographes se spécialisant pour fournir aux Occidentaux l’image qu’ils voulaient voir de l’Orient, les peintres ont véhiculé une vision le plus souvent déformée de la réalité, en dehors de quelques artistes en immersion comme le britannique John Frederick Lewis résident durant dix ans au Caire ou ceux qui, voyageant dans le cadre de missions scientifiques, rendirent compte des monuments et de leur environnement, tels Prosper Marilhat ou Gabriel Toudouze. Sans oublier un Delacroix qui, pour plus de véracité dans ses oeuvres, ramena du Maroc, habits, sabres et poteries.

Il en fut autrement des peintres de harem, espace qu’aucun Occidental n’aurait jamais pu visiter. Objet de récits imaginaires qui, associé aux bains turcs de Constantinople, devint un thème récurrent, propice à offrir au regard, des femmes dénudées dans des poses lascives. Ingres y excelle, sans avoir jamais quitté l’Europe. Il affuble ses odalisques d’un turban, selon une erreur coutumière sous nos latitudes puisqu’il s’agit, à la base, d’un couvre-chef exclusivement masculin et très codifié, comme le rappelle ce portrait d’un jeune Grec par Dubufe, mais qui devient dès lors un accessoire de mode féminin. Un sujet qui n’était pas réservé aux hommes puisque Sophie Gabriac, élève d’Ingres, s’y essaya, offrant un point de vue peut-être moins voyeuriste.

Cet Orient fantasmé, définition même de l’orientalisme du 19e siècle, est détourné aujourd’hui par une nouvelle génération d’artistes, partageant des origines familiales au Maghreb ou dans le Proche-Orient, et maîtrisant codes, histoire et techniques de la peinture occidentale. En co-production avec le Louvre-Lens, Rayan Yasmineh a imaginé une version masculine et queer de l’odalisque, moins lisse qu’il n’y paraît quand on s’attarde sur les détails du paysage d’où surgit un mirador, quand Nazanin Pouyandeh propose une Lucrèce contemporaine qui semble refuser son destin tragique.

De ce long périple spatio-temporel, on en ressort bousculé dans nos certitudes, tellement l’Orient est omniprésent tout le long de notre Histoire, beaucoup plus qu’on ne le crût. L’orientalisme a revêtu de multiples formes, suscitant échanges, influences, partages mais aussi malentendus, caricatures et fantasmes. Difficile d’échapper à cet imaginaire ancré dans nos esprits, vivace et aux répercussions politiques bien réelles, comme nous le rappellent, chacun à leur manière, les artistes Kader Attia, de culture franco-algérienne, avec ses assiettes fracturées et réparées à l’aide de résine rouge et bien visibles, et Abbas Akbari, iranien vivant à Kashan, qui revitalise l’art ancien de la céramique lustrée avec des motifs contemporains comme des tractopelles ou des balles de fusil qu’on ne distingue pas au premier regard.

Un orientalisme toujours exploité dans de nombreux domaines. Par exemple dans la parfumerie, objet d’un texte inattendu dans le catalogue. Né en 1925, le succès de Shalimar de Guerlain en est la preuve, quand Minaret de Paul Poiret ou Parfum d’Islam - imagine-t-on un tel nom aujourd’hui ! - ont disparu. Si ses résonances sèment le trouble et la gêne parfois, il ne faut pas oublier, comme le rappellent avec justesse les co-commissaires de l’exposition Gwenaëlle Fellinger et Annabelle Ténèze, ce paradoxe : « Les études postcoloniales ont mis en lumière les ressorts orientalistes de ces productions, souvent fantasmées et stéréotypées, mais qui n’en ont pas moins contribué à diffuser l’intérêt européen pour la culture du Moyen-Orient » ◆ Bernard Hasquenoph
PAR-DELÀ LES MILLE ET UNE NUITS. HISTOIRES DES ORIENTALISMES
Exposition
#expo1001Nuits
25 mars - 20 juillet 2026
Exposition + Musée gratuit : 12 € / 6 € / Gratuités habituelles
Louvre-Lens (62)
www.louvrelens.fr
PAR-DELÀ LES MILLE ET UNE NUITS. HISTOIRES DES ORIENTALISMES
Catalogue
Sous la direction d’Annabelle Ténèze, Souraya Noujaim et Gwenaëlle Fellinger
Editions Réunion des Musées Nationaux, 2026
304 pages
39 €
Conditions de visite :: sur invitation de l’agence Claudine Colin Communication - FINN Partners : train, déjeuner, visite, catalogue.
