
19.10.2026 l LE VÉGÉTAL EST INSCRIT PARTOUT dans la pierre de la « grant’ maison » que Jacques Cœur, l’Argentier du roi Charles 7, se fit construire à Bourges dans les années 1440. Pas seulement sur le mode décoratif comme avec les feuilles de choux frisés que l’on retrouve à différents endroits mais aussi évocateur des destinations lointaines avec lesquelles ce personnage ambitieux tissa des liens à des fins commerciales et diplomatiques, d’Alexandrie à Damas, en passant par Beyrouth, avec orangers, grenadiers, oliviers et même palmiers-dattiers superbement sculptés. A leurs pieds, des plants de gingembre rappellent le négoce d’épices, et d’autres à usage tinctorial comme silène ou souci, celui des draps auxquels il se livrait.
Une dimension qui entre en résonance avec les créations de l’artiste contemporain Duy Anh Nhan Duc que le Centre des monuments nationaux a invité à investir les lieux, lui qui se présente volontiers comme « plasticien végétal », avec la nature pour matière première et source d’inspiration. Sans chercher à l’imiter, il en extrait le suc, la sève, la forme pure. Un alchimiste pour qui l’amour des plantes et des arbres remonte à une enfance passée au Vietnam, poursuivi à son arrivée en France à l’âge de dix ans et qui n’a jamais cessé depuis.

De cette luxueuse demeure aux faux airs de palais (si l’on la nomme ainsi c’est parce qu’elle fut transformée en palais de justice au 19e siècle), la salle des festins en est le cœur flamboyant, avec sa cheminée monumentale reconstituée au 20e siècle avec son enceinte de château-fort. Ici, étaient donné les grandes réceptions au son de musiciens placés dans une tribune toujours présente, seul usage de la maison que connut son propriétaire Jacques Cœur qui ne l’habita jamais, arrêté sur ordre du roi qu’il avait tant servi avant son achèvement, sur des rumeurs de détournement d’argent.

C’est là que Duy Anh Nhan Duc a réuni ses recherches artistiques autour des arbres des villes dont il recueille, autour de lui en Ile-de-France, bois et feuilles qu’il fait macérer pour en révéler la teinte générale, qu’il assemble ensuite en nuanciers sur des toiles tendues ou des kakémonos. Une gamme colorée se fondant parfaitement dans ce décor de pierres, entre beige et gris clair.

Autre transformation magique qu’il opère à partir de feuilles d’une même espèce d’arbre, il en supprime la matière, la limbe, pour n’en garder que le squelette, les nervures. Ou plutôt, il laisse la nature agir dans son atelier après collecte, l’aidant si nécessaire à accomplir son oeuvre. Il en tire des planches ultra-fines qui semblent devoir partir en poussière au moindre souffle. Ce qu’il appelle des dentelles d’arbres. Il les encadre ou les suspend, ce qui en accentue l’apparente fragilité.

Au palais Jacques Cœur, il en expose dans la galerie nord avec un ensemble créé à l’occasion d’une résidence artistique au Domaine des Etangs, complexe hôtelier de Charente en pleine campagne possédant une collection d’art contemporain centrée autour de la nature, et dans des pièces de l’appartement privé de Jacques Cœur, bordées par un mince couloir, élément, parmi d’autres, de la grande modernité de la demeure préfigurant l’architecture des hôtels particuliers.

Dans certaines de ses créations, Duy Anh Nhan Duc a introduit de l’or (à la feuille), créant un contraste visuel et symbolique puissant entre matière végétale brute et matériau précieux transformé. Un jeu, alchimique, entre nature et culture. Avec ou sans or, son approche artistique imprégnée d’écologie est d’un grand raffinement, ce qui explique sans doute qu’il soit courtisé par l’univers du luxe.

Ainsi, a-t-il été approché par la Maison Dior pour la conception d’un sac (non présenté ici), la marque collaborant régulièrement avec des artistes. C’est dans le cadre de ce partenariat qu’il a fait réaliser dans ses ateliers des broderies de perles imitant différentes espèces de lichens. De magnifiques trompe-l’œil en reliefs et couleurs qu’il a nommés « Amitiés forestières » pour rappeler l’écosystème que constitue une forêt, pas seulement composée d’arbres.

Enfin, dans les combles magnifiques du monument gothique, il a créé une installation spectaculaire, évoquant les galées, vaisseaux utilisés par Jacques Cœur pour commercer au nom du roi, voguant en Méditerranée. Des voiles de soie teinte d’essences d’arbres reliées horizontalement à deux mâts ondulent au rythme des marées selon des données enregistrées dans le port d’Alexandrie, en Egypte, centre des échanges avec le sultanat mamelouk. Un pur moment de poésie qui a donné son nom à l’exposition toute entière qui mérite amplement qu’on voyage jusqu’à la fascinante et encore si mystérieuse grande maison de Bourges : « L’Écume des sèves ». Une vague de douceur dans ce monde... D’autant que le palais fermera pour travaux début 2027 en vue de l’année 2028 où la ville deviendra capitale européenne de la culture ◆ Bernard Hasquenoph

L’ÉCUME DES SÈVES
Exposition de Duy Anh Nhan Duc
4 juillet - 13 décembre 2026
Exposition + Monument : 9 € / Gratuités habituelles
@duyanhnhanduc
Palais Jacques Cœur
10 bis rue Jacques Cœur
18000 Bourges
www.palais-jacques-coeur.fr
