
23.08.2026 l « C’EST À L’AUTOMNE 1962 que le projet d’envoyer aux Etats-Unis La Joconde tomba sur le Louvre, telle une bombe ». Ainsi commence le récit que Magdeleine Hours fait de cet épisode célèbre de notre histoire culturelle dans son livre de souvenirs (Sources en fin d’article). Directrice du laboratoire du musée du Louvre (aujourd’hui le C2RMF), connue alors du grand public pour son émission Les Secrets des chefs-d’œuvre diffusée sur l’unique chaîne de télévision, elle est une des rares personnes à en avoir laissé un témoignage direct, qui plus est vivant et savoureux.
Convoquée avec les conservateurs du musée à un comité exceptionnel, probablement en octobre 1962, c’est là qu’André Malraux, ministre d’État chargé des Affaires culturelles, leur confirme son intention de faire voyager Monna Lisa. C’est la consternation. Invitée à dresser le constat de l’œuvre, la scientifique tente de le dissuader de mener ce « projet dangereux », opinion partagée par ses collègues, pour un tableau dont elle avait eu « l’occasion de mesurer la fragilité (...) et sa sensibilité aux variations climatiques ».

Pour preuve, l’anecdote ahurissante qu’elle raconte plus tôt dans l’ouvrage. Dix ans auparavant, le tableau présent dans son laboratoire pour une radiographie, elle quitte la pièce une demi-heure. A son retour, elle blêmit : « La Joconde, qui est peinte sur un panneau de peuplier d’Italie, sans parquet ni traverse au revers, s’était en ma courte absence courbée à tel point que, si les deux côtés reposaient bien sur la table, une souris aurait pu passer sous le petit tunnel formé par le tableau ». Elle appelle le vieux chef restaurateur qui, absolument pas affolé pour ce qui n’était pas une première pour lui, pressa le chef-d’œuvre sous un poids au-dessus d’un linge humide. « Deux heures après, le panneau était redevenu plan ». C’est à partir de là que fut mis en place un contrôle du degré hygrométrique des salles du Louvre abritant les œuvres les plus sensibles.

Retour en 1962 à la réunion avec Malraux. Après avoir écouté sa démonstration et bien vu « la fente située à la partie supérieure du panneau existant depuis le XVIIIe siècle » qu’on lui montrait avec insistance, le ministre demanda à Magdeleine Hours un rapport urgent sur les « dangers éventuels » que feraient courir sur l’oeuvre le voyage envisagé. Elle s’y attela en concertation avec ses collègues, avouant avoir chargé la barque. Validé par sa hiérarchie, le rapport était volontairement « alarmant », reconnaît-elle, car « fait avec l’idée de prévoir le pire et de décourager les autorités ». Sans succès puisque Malraux décida, avec l’appui du Président De Gaulle, que le voyage s’effectuerait.
UNE DEMANDE DE PRÊT ANCIENNE
Magdeleine Hours se retrouva dès lors en première ligne pour préparer dans le plus grand secret, les « conditions de transport » de La Joconde, à savoir commander à une entreprise spécialisée un conteneur capable d’amortir les vibrations et de maintenir le tableau dans une atmosphère optimale en température et humidité. Le tableau devant être transporté sur le paquebot France, elle pensa à tout, même faire peindre une bande tricolore sur la caisse insubmersible, afin d’éviter les « prises maritimes » au cas où elle se retrouverait à l’eau.
Conception, fabrication et tests (sur une œuvre cobaye du 16e siècle !) se firent donc en un temps record puisque le navire, chargé de sa précieuse cargaison, quitta le Havre le 14 décembre 1962. Entre-temps, Magdeleine Hours avait déjà effectué un aller-retour aux Etats-Unis pour « préciser in situ les conditions techniques » de l’exposition, choisir l’emplacement à la National Gallery of Art de Washington, capitale des Etats-Unis, puis au Metropolitan Museum of Art de New York, capitale culturelle située sur le chemin du retour, avec à proximité, en cas d’incident, un local sécurisé et climatisé.

L’affaire avait été rondement menée depuis ce déjeuner de Washington où, à la mi-mai 1962, invité d’honneur des Kennedy, André Malraux avait été interpellé par un journaliste américain sur l’éventualité d’un prêt de La Joconde à la National Gallery. Le ministre avait alors répondu favorablement. John Walker, le directeur du musée, n’avait attendu que quelques semaines pour le relancer par courrier. Missive annotée par Malraux : « Nous avons promis d’essayer, mais il faut une décision gouvernementale ». Dans les coulisses du pouvoir, l’idée avait fait son chemin. Diplomatiquement, un tel événement pourrait participer à détendre un contexte politique alors tendu avec les Etats-Unis qui, depuis longtemps, réclamaient la venue du chef-d’œuvre.
En effet, dix ans plus tôt, l’ambassadeur de France avait déjà avancé l’idée d’une exposition de La Joconde à Washington, New York et Chicago aussitôt repoussée par la direction des Musées de France, après une précédente tentative du commissaire général de l’Exposition universelle de New York de 1939. La première demande remontait même à 1926, émanant de responsables de l’exposition internationale de Philadelphie pour le 150e anniversaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis. La presse de l’époque évoquait des businessmen prêts à débourser des fortunes pour obtenir le droit d’exhiber le tableau dans plusieurs villes américaines, ce qui aurait rapporté bien plus à la France en pleine crise économique ! Un journal singeait la réaction « des hommes de l’art » se lamentant : « - Qu’adviendrait-il, Seigneur, si La Joconde périssait dans un naufrage ou dans un incendie ! ».

La demande, bien qu’incongrue, était manifestement parvenue, en France, à la direction des Beaux-Arts car le conservateur des Peintures du Louvre menaça de démissionner, considérant qu’une telle décision serait « regrettable et dangereuse » tandis que son supérieur, le directeur des Musées nationaux, estima que cela « engagerait l’avenir de nos musées dans la voie la plus dangereuse ». Résultat, cela ne se fit pas. Il faut dire que le retentissant vol de La Joconde de 1911 était encore récent, le tableau ayant seulement repris sa place en janvier 1914. L’événement constituait un traumatisme et une humiliation pour le musée, ce qui explique sans doute en partie l’opposition constante des conservateurs à la prêter.
LE FIGARO ENTRE EN POLÉMIQUE
Pour l’heure, en France, l’information de La Joconde en partance pour Washington, en tractation avec les Américains dès la fin de l’été 1962, avait fuité dès septembre dans une revue d’art spécialisée, ce qui avait poussé le député Jean Bernasconi (UNR) à interpeller Malraux dans une question écrite, plus globalement sur « les dangers que peuvent faire courir au patrimoine artistique national la mode des “expositions itinérantes” », alors que l’exposition Treasures of Versailles se tenait à Chicago et qu’une polémique internationale s’était levée suite à l’autorisation du pape de laisser partir la Pietà de Michel-Ange à l’Exposition universelle de New-York. On ignore quelle fut la réponse du ministre, s’il y en eut.

C’est en fin d’année que la polémique éclata réellement alors que la menace se rapprochait, dans une totale absence de transparence du gouvernement français puisque rien n’avait été officialisé. La rumeur courait. Le 1er décembre 1962, Le Monde évoquait seulement un projet d’exposition temporaire « de chefs-d’oeuvre comprenant La Joconde » étudié par « les experts des musées nationaux », devant avoir lieu à Washington à une date indéterminée. La décision d’y envoyer ou pas le célèbre tableau devait être prise dans les quinze jours. « Certains experts » craignaient « que le voyage, même avec de très grandes précautions, dans un avion où une soute serait spécialement aménagée, ne cause des dommages irréparables au chef-d’œuvre ».
Deux jours plus tard, Le Figaro lançait la fronde : « La Joconde ne doit pas quitter le Louvre ». Tel était le titre d’une campagne d’avis de spécialistes recueillis par le journaliste et critique d’art Pierre Mazars résolument opposé à l’idée. Dramatisant les risques encourus, les publications durèrent jusqu’au départ du tableau pour les Etats-Unis le 14 décembre, officialisé seulement la veille ! Vingt-quatre artistes, historiens, galeristes, experts, lecteurs rivalisèrent d’arguments pour contrer un projet dont ils ignoraient tout de la logistique. « Il y a lieu de craindre les secousses dans le transport et les brutales différences de température aux Etats-Unis (les meubles de marqueterie ne résistent pas au climat de New York) », assénait le vieux peintre André Dunoyer de Segonzac.

La légitimité même des expositions était questionnée, jusqu’au point de vue radical du peintre Marcel Gromaire : « Je suis opposé au transport de tout tableau ancien hors des musées nationaux, étant donnée l’extrême fragilité de ces œuvres ». Des avis d’autorité se voulaient particulièrement alarmants. « Chacun sait qu’il s’agit d’une peinture extrêmement fragile », énonçait le journaliste Bernard Champigneulle, poursuivant plus loin : « Comment ne pas craindre que, malgré les mesures de sécurité qui seraient certainement prises, les variations hygrométriques consécutives à tout transfert n’aient de funestes conséquences ? ». D’autres dangers étaient dénoncés, comme la télévision. « Rien de pire pour une peinture que la lumière violente des projecteurs et certains éclairages intensifs », affirmait le peintre André Hambourg.
Le 10 décembre, Pierre Mazars publia « le témoignage capital » de Louis Hautecoeur, avec un titre pour le moins cocasse : « Le panneau de la Joconde est voilé comme une roue de bicyclette ». Secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts mais surtout ancien conservateur-adjoint du département des Peintures au Louvre, l’historien de l’art avait eu l’occasion d’observer La Joconde de près, au microscope, et de constater sa fragilité : « Le panneau de bois s’est incurvé et les manipulations risquent d’aggraver cette incurvation, provoquant l’écaillement de la couche, très légère, de peinture ».

Malgré tout, six avis favorables furent publiés dans Le Figaro (assortis de commentaires négatifs de Mazars), comme celui du collectionneur américain Robert Lehman sensible « au geste aimable du gouvernement français », celui du galeriste Raymond Nacenta, confiant dans les progrès technologiques qui envoyaient bien les hommes « dans le cosmos, sans dommage » ou celui d’Alexandre Ananoff, expert en tableaux anciens, réfutant, avec des arguments très techniques, la fragilité de l’oeuvre, estimant même le panneau de bois « parfaitement sain ».
L’ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS FAIT UN VOEU
Pour peser dans la bataille, des organisations se prononcèrent contre le voyage de La Joconde : le comité des conservateurs des musées de France, la Société des Amis du Louvre et enfin, l’Académie des Beaux-Arts, saisie par le sénateur Jacques Bordeneuve (Gauche dém.), qui, le 4 décembre, avait fait part au ministre Malraux de « la vive émotion créée par la nouvelle de l’expédition, en Amérique, du tableau ». S’appuyant sur l’expertise des « plus hautes autorités artistiques du pays » et évoquant « l’extrême fragilité » de l’œuvre, il l’adjurait « de s’opposer, s’il en est temps encore, à la réalisation de ce dangereux projet ».

Réunis le lendemain en séance, les académiciens, parmi lesquels plusieurs des signataires du Figaro, en discutèrent. L’architecte Jacques Carlu rappela les dommages qu’auraient subis des œuvres similaires envoyées en Amérique du Nord : « Les bois européens ne résistent pas au climat des Etats-Unis et il est impossible d’y réaliser artificiellement les mêmes conditions hygrométriques ». L’Académie adopta à l’unanimité un vœu d’opposition au voyage, à transmettre au plus vite au ministre :
Cependant, le vœu, comme le signala Le Monde le 8, ne pouvait être rendu public selon l’usage de l’époque, tant que le ministre n’avait pas répondu. C’était de toute façon trop tard puisque le journal informait « que le départ du célèbre tableau de Vinci pour les États-Unis est décidé, sans appel ». Dans Le Figaro, Pierre Mazars clôtura sa campagne par ces mots : « Fasse le ciel que le tableau le plus célèbre du monde nous revienne intact, malgré les périls auxquels le voue sa fragilité ! ». D’autres journalistes prirent le relais.
LA JOCONDE À LA CONQUÊTE DE L’AMÉRIQUE
Le 13 décembre 1962, le ministère des Affaires culturelles confirma, par communiqué, le prêt de La Joconde aux Etats-Unis pour un départ le lendemain. Il détaillait les précautions prises lors du transport et de son exposition au public. A l’en croire, le tableau serait même mieux protéger à Washington qu’au Louvre, puisque le musée américain, disposant d’une climatisation, connaissait moins de « variations » atmosphériques qu’à Paris. Les projecteurs seraient interdits lors des prises de vue seulement autorisées par le directeur et effectuées sous son contrôle. Répondant, non sans ironie, à la campagne catastrophiste qui avait tenté d’empêcher le voyage, le communiqué précisait que « ces dispositions assureront la protection du tableau qui s’il était le plus fragile tableau du monde n’eût pas résisté à quatre ans de séjour - 1940-1944 - de refuge en refuge dans des conditions peu comparables à celle du musée de Washington ».

De ces transferts successifs dans des conditions rudimentaires (Loir-et-Cher, Calvados, Aveyron, Tarn-et-Garonne, Lot), auraient pu être ajoutées ses pérégrinations pendant la Première Guerre mondiale (Bordeaux, Toulouse) et son évacuation par train vers l’arsenal de Brest en 1870 pendant la guerre franco-allemande. Sans oublier ses déplacements entre la France et l’Italie durant son vol.

Proche d’André Malraux, André Chastel, historien de l’art spécialiste de la Renaissance italienne et collaborateur du Monde, consacra un article à la Joconde le jour même de son départ, soutien implicite au voyage. S’il y brocardait l’excitation excessive entourant l’événement, il précisait, se référent à un ouvrage de Magdeleine Hours : « Aucun tableau ancien ne devrait voyager. Mais, contrairement à ce qu’on a pu dire un peu vite, le tableau de Léonard, peint sur bois de peuplier, se présente dans « un excellent état, sans repeints ni repentirs » : la radio le met en évidence, en même temps que l’extrême légèreté de la couche picturale, incroyablement fine, qui fait la fragilité de l’œuvre ». Juste espérait-il que cet « agent diplomatique » permettrait, en retour, le prêt à la France de chefs-d’œuvre des musées américains.
Dès lors, les médias rendirent compte du voyage. De même que Magdeleine Hours dans ses mémoires… Au Louvre, le conteneur dans lequel le tableau avait été placé, séparé de son cadre, était resté ouvert durant quarante-huit heures pour emmagasiner l’air ambiant. Atmosphère aussitôt reproduite au musée de Washington. Monna Lisa fut acheminée au Havre dans la camionnette aménagée des Musées de France roulant « à petite vitesse », expliqua Le Monde. Rien à signaler sur la traversée en mer du paquebot France qui dura cinq jours, dans des conditions ultra-sécurisées et ultra-médiatisées. Le conteneur isotherme avait été placé « au centre du navire pour éviter au maximum les mouvements », dans une cabine - de luxe, précisaient les journaux - à la température et l’hygrométrie contrôlées, rapportait le magazine de la Marine française.

Arrivée à New York, il était prévu, selon Le Monde, que la caisse descende en ascenseur du paquebot pour être installée à bord d’un camion blindé et climatisé qui l’amènerait à Washington en six heures, équipé en outre d’amortisseurs d’ambulance. Restée à Paris, Magdeleine Hours attendait, fébrile, des nouvelles du directeur des Musées de France qui accompagnait le chef-d’œuvre. Quand le téléphone sonna enfin, ce dernier lui fit une blague. A sa question angoissée « Comment est-elle ? », il répondit « Couverte de champignons » puis « Tout va bien, elle vous attend ».
MONNA LISA FAIT PLEURER LES FOULES
L’accrochage se fit le 8 janvier 1963, en présence de la scientifique, pour une ouverture le lendemain. Il était entendu que le public ne pourrait stationner que 7 secondes maximum devant l’œuvre, mise à distance par un cordon à 10 mètres du tableau, et gardée par deux Marines en armes. Cachés par des plantes vertes, des thermohygromètres enregistreurs veillaient en permanence. Un excès d’attention qui amusait l’épouse de l’ambassadeur de France à Washington, Nicole Alphand, comme elle en témoignera plus tard : « Je fis remarquer à la charmante Mme Hours, à qui avaient été confiées les responsabilités d’infirmière en chef auprès de cette précieuse personne [Monna Lisa], que le maçon italien qui l’avait dérobée au début du siècle et l’avait cachée pendant plusieurs mois sous son lit, dans une maison du nord de la péninsule, n’avait pas pris tant de précautions - et cependant elle avait survécu. Mais telles étaient les instructions ministérielles. Il convenait de ne rien laisser au hasard ».

A Washington, pour veiller sur le tableau, le Louvre avait envoyé un jeune assistant du département des Peintures fraîchement nommé par télégramme, lequel n’était autre que Pierre Rosenberg, futur président du musée. Devant le couple Kennedy, André Malraux avait terminé son discours d’inauguration le soir même par ces mots : « On a parlé des risques que prenait ce tableau en quittant Le Louvre. Ils sont réels, bien qu’exagérés. Mais ceux qu’ont pris les gars qui débarquèrent un jour à Arromanches – sans parler de ceux qui les avaient précédés vingt-trois ans plus tôt – étaient beaucoup plus certains. Au plus humble d’entre eux, qui m’écoute peut-être, je tiens à dire, sans élever la voix, que le chef-d’œuvre auquel vous rendez ce soir, Monsieur le Président, un hommage historique, est un tableau qu’il a sauvé ». Devant les médias, rapporta l’AFP, il « avait insisté particulièrement sur « les risques immenses » que comportait l’envoi du tableau sur un autre continent. En conséquence, des précautions considérables ont dû être prises (...) Jamais un tel ensemble de précautions n’a été pris pour un tableau ».

Le succès fut complet, l’exposition « Mona Lisa by Leonardo da Vinci » attirant un demi million de personnes en 26 jours, la gratuité aidant ! Le directeur de la National Gallery parla de « séisme esthétique » provoqué par le tableau chez des personnes éloignées des musées. Public quasi en transe, parfois en pleurs selon plusieurs témoignages dont celui de Magdeleine Hours. Pour la seconde étape à New York, elle partit superviser l’installation avant de regagner Paris, confiant le bébé à l’un de ses collaborateurs du laboratoire et d’un conservateur du Louvre dont on ignore l’identité. S’il s’agissait de Pierre Rosenberg, il pourrait confirmer l’anecdote qui va suivre.

C’est ici que se situe l’incident rapporté par Thomas Hoving, ancien directeur du Met de New York, dans des souvenirs publiés sur Artnet des décennies plus tard. À l’époque conservateur au musée, il raconte qu’un matin, venu tôt pour admirer une dernière acquisition très précieuse en ivoire, il pénétra dans la chambre forte où elle était entreposée la nuit avec La Joconde, par sa présence dans des conditions inédites. Éclairé en permanence, le local était sous la surveillance constante d’une caméra, contrôlé de l’extérieur sur écran par des gardes. Il eut la surprise de découvrir deux collègues de la restauration et « les fonctionnaires du Louvre chargés du portrait de Léonard de Vinci, s’affairant avec des serviettes » ! Durant la nuit, pour une raison inconnue, le système d’arrosage automatique contre l’incendie s’était déclenché en un endroit du plafond. Une ampoule, brisée dans un sprinkler, avait arrosé légèrement (« gently ») les deux œuvres. La Joconde, d’après le responsable du Louvre, était indemne, grâce à son épaisse vitre de protection blindée. L’incident ne fut jamais révélé, conclue-t-il. Pas même à Magdeleine Hours ?
LA JOCONDE REVIENT INTACTE À LA MAISON
La Joconde connut un succès semblable à New York, avec une fréquentation doublée sur la période, soit plus d’un million de personnes en 26 jours. Pour le retour en France, cette fois sur le paquebot américain United States, les mêmes précautions furent prises qu’à l’aller. Le 13 mars, la camionnette revint à Paris depuis le Havre, escortée de motards « mitraillette en bandoulière » selon Le Figaro, et de voitures de police, les responsables du Louvre suivant derrière. Vers midi et demi, le convoi arriva au musée parisien sous l’œil des caméras de télévision.

Le Figaro titra « Monna Lisa est rentrée en bonne forme au foyer… », publiant in extenso le communiqué officiel rendant compte de son état : « Le tableau a été immédiatement soumis aux examens des spécialistes compétents : le conservateur en chef et les conservateurs du département des peintures, le conservateur chef du laboratoire. Cet examen, complété par la prise de radiographies et de photographies, a permis de constater que le tableau n’avait subi aucune altération au cours de ce déplacement. La température et l’hygrométrie de la grande galerie du Louvre étant, d’après les contrôles effectués en permanence, les mêmes qu’au moment du départ et qu’au cours du déplacement, le tableau a pu être remis en place immédiatement ». Le laboratoire avait déplacé ses appareils dans la galerie même, comme on le voit à la fin d’un reportage du journal télévisé du soir. Au mois de novembre suivant, à l’occasion de la présentation du budget des affaires culturelles, André Malraux ne manqua pas de rappeler la bonne santé de La Joconde : « J’ai tellement lu qu’il ne fallait pas prêter La Joconde parce qu’elle ne pouvait pas voyager, elle est revenue intacte ». A 16h30, le public pouvait à nouveau l’admirer.
Le lendemain, Le Parisien libéré était présent à l’ouverture pour recueillir les impressions des premiers visiteurs, en l’occurence « deux ouvriers habillés d’une salopette bleue » travaillant alors au musée : « Il est naturel, pensons-nous, que La Joconde ait été envoyée à titre d’ambassadrice, si vous voulez, en Amérique. A notre avis, elle devrait faire le tour du monde ! ». Ils ne croyaient pas si bien dire...
DERNIERS VOYAGES EN AVION
Dix ans plus tard, en septembre 1973, le président Georges Pompidou accéda à la demande officielle du gouvernement japonais de prêter La Joconde au musée national de Tokyo. Au Louvre, ce ne fut guère l’enthousiasme. Consulté, le comité des conservateurs émit de fortes réserves. Dans ses mémoires, Magdeleine Hours, à nouveau embarquée dans l’aventure, fait part de leur « surprise » à cette annonce. Co-organisateur du voyage, Michel Laclotte, conservateur en chef des Peintures du musée, n’y consacre que quatre lignes dans son livre de souvenirs, juste pour dire : « Nous nous en serions bien passés ».
Le conteneur de 1963 ayant prouvé son efficacité, on décida de le réutiliser mais le mode de transport choisi, l’avion, posait des problèmes inédits de pressurisation. Magdeleine Hours prit cette fois contact avec l’armée de l’air et des expériences concluantes furent menées avec un « tableau cobaye » à la soufflerie de Chalais-Meudon. Restait la question de l’incendie en vol. Une seconde caisse ignifugée fut conçue pour contenir la première. A Tokyo où la scientifique se rendit pour préparer l’événement, on construisit dans le musée « une cabine avec une grande glace Sécurit en façade », éclairage et climat sous contrôle.

Le vol se passa sans encombre - l’atterrissage gardé secret jusqu’au dernier moment -, ainsi que l’installation de l’œuvre au musée nippon mais le 20 avril 1974, premier jour de l’exposition, un incident eut lieu, surmédiatisé. Le Monde titra dramatiquement : « La Joconde échappe à un “attentat” ». En réalité, une jeune femme, infirme, avait voulu asperger le tableau de peinture rouge pour protester contre l’accueil réservé aux personnes handicapées. Aussitôt appréhendée, « seules, quelques gouttelettes » atteignirent la vitre… de la cabine de protection. Si l’événement fut sans impact sur La Joconde, cela conforta le Louvre dans son projet de la présenter dorénavant avec le même type de dispositif qu’à Tokyo, prévu avant tout pour la maintenir dans une atmosphère constante. Finalement, c’est son hyper notoriété qui mettait en danger le tableau, à la merci de n’importe quelle réaction.

Présente au Japon pour organiser le retour de l’oeuvre après trois mois triomphaux et près de 1,5 millions d’entrées, Magdeleine Hours apprit à l’ambassade de France que l’Union soviétique, dont le territoire devait être survolé, demandait que La Joconde fasse escale à Moscou pour être exposée au musée Pouchkine, ce que le gouvernement français avait accepté par souci diplomatique. « Violemment opposée » à l’idée, on lui signifia que « [son] avis n’était pas demandé, mais que c’était un ordre ». De même, Jean Chatelain, directeur des Musées de France, avait tenté de résister, comme le comité des conservateurs une nouvelle fois consulté. Sans succès. En contrepartie, la France accueillit au Grand Palais l’exposition « Or des Scythes. Trésors des musées soviétiques » en 1975.
Dans Le Figaro, Jean Chatelain ne se déclarait pas inquiet pour la sécurité de La Joconde, « bien protégée dans son container », mais dénonçait plutôt sa « désacralisation » par ces voyages sans réel contenu culturel. Une liberté de ton surprenante pour son poste, sachant qu’il était sur le point de démissionner. En revanche, René Huyghe, académicien et ancien conservateur en chef du département des Peintures du Louvre, tout en ironisant (« Après Moscou, pourquoi n’irait-elle pas en Afrique ou chez Mao ? »), persistait : « Le tableau court de gros risques à chaque voyage, étant donné sa fragilité. Monna Lisa ayant été peint sur un panneau de bois, la moindre variation d’hygrométrie lui est nuisible ».
Dos au mur, Magdeleine Hours exigea que le musée russe construise un même abri protecteur qu’à Tokyo, ce qui fut fait en deux semaines grâce à l’armée soviétique « ayant la maîtrise du conditionnement du climat dans les sous-marins et les navettes spatiales ». Dans un Moscou totalement sous contrôle, il ne fut pas nécessaire de véhiculer la caisse « dans un fourgon blindé », raconta Le Monde. Même succès, en un mois, auprès de la population russe, malgré un tarif d’entrée élevé afin de couvrir les frais d’assurance. Seul incident, le jet d’un bouquet de fleurs d’une visiteuse énamourée vers La Joconde.

La Joconde rentra enfin en France le 31 juillet 1974 dans un avion de la compagnie soviétique Aeroflot qui atterrit à Orly alors qu’une escorte de motards l’attendait à l’aéroport du Bourget. « Les mesures de sécurité avaient été si bien respectées que les officiels eux-mêmes ignoraient le point de chute exacte de la Joconde », nota Le Parisien libéré. Les CRS veillèrent, le temps qu’on les rejoigne.
Dès qu’elle regagna le Louvre avec une couverture médiatique bien moindre qu’en 1963, elle fut examinée pour être sûr « qu’elle [n’avait] pas souffert de son déplacement », expliqua France-Soir sans écho d’une quelconque dégradation, pour, nouveauté, être placée dans « un coffret de verre ». Le lendemain, le quotidien publia en Une la photo de sa « mise en boîte » dans la salle des Etats : « La grande vitrine d’une étanchéité totale dans laquelle elle est présentée est protégée par deux verres triplex ». Avec maintien d’une température constante, régulation du taux d’humidité et éclairage contrôlé. La journaliste estimait le résultat « éblouissant ». Un reportage du journal télévisé évoquait « une demeure à la James Bond ».

Les temps avaient changé, le président Pompidou était décédé juste avant l’exposition de La Joconde à Tokyo, et sans doute, tout le monde était lassé de ces déplacements mobilisant beaucoup d’énergies. A la rentrée, le député Pierre Bas (UDR), inquiet pour la sécurité de l’oeuvre en avion, non pas pour des questions d’hygrométrie mais dans l’éventualité d’un crash « par suite d’un accident matériel ou d’un attentat », demanda à Michel Guy, nouveau secrétaire d’Etat à la Culture du gouvernement Chirac, « s’il n’entend[ait] pas mettre un terme à des pérégrinations dangereuses pour le capital culturel de la France ». Ce dernier avouait partagé « le souci exprimé par l’honorable parlementaire ». Rappelant que les « précautions avaient été suffisantes pour empêcher toutes dégradations ou disparition du tableau, au point que l’expérience a été mise à profit pour améliorer au musée du Louvre même sa conservation et sa présentation ». Ne fermant pas la porte définitivement, il concédait que cela devait rester exceptionnel ◆
