
29.05.2026 l IL Y A CENT ANS, on aurait pu aussi bien le croiser dans les rues de la Cité des Électriciens, à Bruay-la-Buissière, qui logeait, comme son nom ne l’indique pas, des familles de mineurs. Augustin Lesage habitait une maison semblable à Burbure, à 10 km de là. Mineur, c’était aussi son métier, depuis l’âge de 14 ans. Comme son père, son frère ou son beau-père… Une destinée toute tracée.
C’était sans compter les voix qu’il entendit en 1912, un jour qu’il était seul au bout d’une étroite galerie, au fin au fond de la mine de Ferfay. Elles lui dirent : « Un jour, tu seras peintre ». Effrayé, il n’en parla d’abord à personne, pas même à son épouse. Mais, après s’être initié au spiritisme très en vogue dans les régions industrielles du Nord de la France et de Belgique, les voix revinrent, plus précises, le guidant dans l’éclosion d’une pratique, d’abord de dessin puis de peinture, l’accompagnant jusque chez le marchand pour choisir couleurs et pinceaux. A 36 ans, il se mit alors à peindre d’énigmatiques compositions, d’étranges architectures obsessionnellement symétriques, fantastiques et égyptiannisantes…

Reconnu comme peintre-médium dans le milieu spirite qui lui permit de s’y adonner pleinement, il voyagea hors de France jusqu’en Egypte, exposa à Paris, fascinant la presse et les Surréalistes. Son destin en sera radicalement changé, sans qu’il modifie son train de vie pour autant, ni qu’il déménage. Se découvrant un don de guérisseur, il officiera un temps, pratique populaire parmi les gens de la mine, peu enclins à faire confiance aux médecins mis à disposition par les patrons des houillères.

Vivant sa carrière comme un « apostolat », il ne vendait que rarement ses œuvres, les donnant plutôt, et encore, s’il le faisait, c’était au prix du matériel utilisé et au tarif horaire d’un mineur ! Catégorisées « art brut », plusieurs sont toujours en mains privées, chez les familles descendantes de ses voisins, et dans de grandes institutions comme le musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq (LaM) ou le Centre Pompidou.

De grands scientifiques s’intéressent aux phénomènes afin de vérifier leur authenticité et tenter d’en comprendre l’origine. Parmi eux, Pierre et Marie Curie participent à des séances contrôlées scientifiquement. Lui aura même l’intention de créer un institut spécialisé, projet que sa mort brutale interrompra. Désemparée, Marie tentera d’entrer en communication avec son mari défunt grâce à une médium.
Présentée dans une chapelle désacralisée transformée en espace culturel, l’exposition Les Forces inconnues - Archives des mondes invisibles (1850-2000), conçue par l’homme de radio Philippe Baudouin, spécialiste de l’histoire du spiritisme, se concentre sur l’abondante production photographique qui, au 19e siècle, était censée prouver la véracité de ces phénomènes paranormaux. Mais ce qui apparaît souvent comme de grossiers montages à nos yeux experts du 21e siècle, ne plaide pas vraiment en leur faveur. Beaucoup proviennent du fonds possédé par l’Institut métapsychique international, créée en 1919 par Jean Meyer (mécène d’Augustin Lesage), fondation reconnue d’utilité publique par le ministère de l’Intérieur. Fragiles à la lumière, la bonne idée de les protéger par des rideaux ajoute à leur mystère ◆ Infos pratiques en bas de page
CÉLÉBRATION DES 150 ANS DE SA NAISSANCE
C’est donc l’enfant du pays qu’a choisi d’honorer la Communauté d’agglomération de Béthune-Bruay pour les 150 ans de sa naissance en 1876, dans le cadre de sa seconde biennale des arts visuels sur le thème des mondes invisibles. A la Cité des Electriciens, la plus ancienne cité minière conservée du Pas-de-Calais, devenue après rénovation, un lieu enchanteur que j’avais déjà eu la chance d’explorer, on découvre plusieurs de ses peintures dans d’anciens logements transformés en espace muséographique qui gardent trace de leur usage passé.

Quelques autres, ainsi qu’objets et photos, sont présentées à Béthune, dans les deux autres lieux de la biennale : à Labanque, centre d’art contemporain, et à la chapelle Saint-Pry juste à côté.

A la Cité, l’une de ses oeuvres a été accrochée sur une paroi recouverte d’un papier peint fleuri, recréé par l’artiste Aurélie Damon à partir de celui du salon d’Augustin Lesage que l’on reconnaît sur une photo où on le voit peindre sur une toile épinglée directement au mur, la maison minière faisant office d’atelier.

D’autres sont exposées plus classiquement sur un mur blanc. Mais Augustin Lesage n’est pas seul, il est accompagné d’autres artistes du Bassin minier, pareillement d’origine modeste, dans la même veine mediumnique et le même style pictural, comme Fleury Joseph Crépin (1875-1948), plombier-zingueur devenu quincaillier - Lui aussi avait été guidé par des voix et investi d’une mission de peindre un certain nombre de tableaux, promesse d’un « monde pacifié », mais il mourut avant - et Victor Simon (1903-1976) né à Bruay-la-Buissière, mineur, comptable puis bistrotier avant qu’il s’investisse dans la galaxie spirite parallèlement à une activité picturale.

Enfin, plus proche de nous, Stefan Nowak (1925-2013), mineur puis ajusteur, membre de l’Institut Spirituel Psychosique toujours actif à Calonne-Ricouart, près de la Cité des Electriciens, prêteur de ses œuvres aux airs de mandala. Ce qui montre que la région des Hauts-de-France reste un foyer spirite.
ARTISTES AVEC DIPLÔME ET HABITANTS PAYSAGISTES
Quoi qu’on pense de leur croyance ou de leur pratique artistique souvent désintéressée, tous ont vu leur destin changer. C’est cette dimension émancipatrice de l’art que met en avant l’exposition, sans qu’il soit réservé à une élite ou à un milieu privilégié. L’historien de l’art et philosophe Michel Thévoz, spécialiste de l’art brut, avancera d’ailleurs l’hypothèse que la révélation spirite a pu permettre de légitimer une vocation artistique, pour le créateur lui-même comme pour son entourage, perçue comme étrangère à leur classe sociale [1]. Non sans ambiguïté, l’inverse peut également être vrai. Les milieux dits érudits auraient-ils accepté le talent spontanée d’un Augustin Lesage sans l’explication surnaturelle ?

Si la Cité des Electriciens convie de jeunes artistes, pour leur part diplômé·es d’écoles d’art, à se confronter à ces créateurs hors-normes - Alan Affichard avec son installation redonnant voix à des carreaux de fosses délaissés, Joachim Biehler et ses jungles faussement naïves co-créées avec l’IA (comme métaphore de la force extérieure agissant à travers le peintre médium) ou Lore de Quengo et ses mini céramiques magiques à gagner à la machine à boules -, Yaël Pignol, le commissaire, a choisi de mettre en avant la pratique artistique ouvrière, rappelant qu’elle était encouragée par les Houillères, dans le cadre de ses activités sociales, manière également de contrôler leur personnel.

Mais plutôt que d’évoquer le salon des peintres mineurs, c’est l’inventivité des « habitants paysagistes » qu’elle choisit de montrer, à travers le reportage photographique de la lensoise Fanny Chiarello qui a silloné le Bassin minier à vélo tout un été pour en rapporter le témoignage de ces maisons et/ou jardins qui, généralement, nous font sourire et nous intrigue quand l’on passe devant, par leur décor singulier et fait-maison. L’appellation « habitants paysagistes » a été proposée dans les années 1970 par l’architecture Bernard Lassus qui en avait fait un livre. Sur son site, le LaM en propose une cartographie collaborative à l’échelle nationale.

On y trouve la maison de Rémy Callot (1926-2001) à Carvin dans le Pas-de-Calais, ou ce qu’il en reste, une palissade décorée de fresques, puisque l’habitation a été détruite. Un site tout de même référencé dans l’inventaire général du patrimoine culturel des Hauts-de-France ! Dans son jardin, étaient dispersées des céramiques inspirées de ses voyages, exposées aujourd’hui dans la Verrière de la Cité des Electriciens, un cabanon tout en transparence. Employé au bureau d’études des Houillères, amputé d’un avant-bras, cela ne l’empêcha pas de s’initier à l’art de la mosaïque en autodidacte avant de suivre des cours grâce à son entreprise. La modestie de ses créations n’a d’égal que leur originalité ◆ Bernard Hasquenoph

LES MONDES INVISIBLES : D’AUGUSTIN LESAGE À AUJOURD’HUI
Deuxième biennale des arts visuels de la Communauté d’agglomération de Béthune-Bruay Artois Lys Romane
23.05 - 15.11.2026
www.bethunebruay.fr
CITÉ DES ÉLECTRICIENS
Exposition « Foyers artistiques »
Tarifs : 6 € / 4 € / Gratuit sur conditions
Rue Franklin
62700 Bruay-La-Buissière
citedeselectriciens.fr
LABANQUE
Exposition « Déplier les mondes »
Tarifs : 6 € / 3 € / Gratuit sur conditions
44 place Georges Clemenceau
62 400 Béthune
www.facebook.com
LA CHAPELLE SAINT-PRY
Exposition « Les Forces inconnues - Archives des mondes invisibles (1850-2000) »
Tarifs : Gratuit
Rue Saint Pry
62 400 Béthune
Livre Voir l’au-delà : histoire illustrée du spiritisme, Philippe Baudouin, éd. Cernunnos, 34,95 €
AUCHEL, FERFAY, BURBURE
Exposition à ciel ouvert « Augustin Lesage »
Parcours du musée de la Mine d’Auchel, à la rue Augustin Lesage, à Ferfay où il a vécu et jusqu’au cimetière de Burbure où il repose.
Conditions de visite :: sur invitation de l’agence Anne Samson : train, car, déjeuner, visites, livre.
