
18.07.2026 l APRÈS AVOIR TANT LU à son sujet, j’ai enfin pu découvrir ce jeune établissement public ouvert en novembre 2023. Et mes appréhensions se sont en partie vérifiées. S’il devait y avoir un “scandale” patrimonial de la présidence d’Emmanuel Macron qui en a imposé l’idée, c’est bien celui-là. Déjà, la disproportion entre les sommes engagées pour sa concrétisation et le monument que l’on découvre, saute aux yeux.
Après avoir été transformé au 19e siècle en dépôt de mendicité (ce qui lui fit perdre provisoirement son classement aux monuments historiques) puis en maison de retraite jusqu’en 2014, il était « tombé dans un état de quasi abandon » dixit le Centre des Monuments Nationaux (CMN), chargé en 2018 par l’Elysée de lui redonner une nouvelle jeunesse.
De fait, du château construit au 16e siècle pour François 1er, il ne reste quasi rien : une façade assez pauvre, quelques éléments de décor dans la chapelle, des caissons sculptés au plafond de deux escaliers étroits, des tourelles banales à l’arrière… et puis voilà. Sinon, demeure la disposition générale des bâtiments, une ossature ripolinée par une hyper restauration pour un coût officiel de 211 millions d’euros avec aménagement - 243,5 selon la direction du Budget ! -, dont seulement 2 d’apports extérieurs contre 25 espérés.

Soit 100 millions de plus que prévu, pour, notamment, couvrir la seconde cour d’une verrière, s’étonnait un récent rapport de la Cour des comptes sur les grands chantiers patrimoniaux du ministère de la Culture. Un coût dénoncé auparavant par la commission des finances du Sénat. On oublie la proposition initiale du CMN à 30 millions. Pas assez ambitieuse pour le président de la République. Des dépenses somptuaires qui interrogent au regard des besoins immenses réclamés par l’entretien du patrimoine sur tout le territoire. Sans oublier les 60 emplois nécessaires pour assurer l’activité journalière du lieu.

Ensuite, son objet. L’existence d’un établissement consacré à la langue française n’est pas à remettre en question. Sauf pour l’Académie française qui ne décolère pas, à en croire les diatribes de Jean-Marie Rouart dans Valeurs actuelles et ailleurs. Mais que fait cette institution pour promouvoir et faire aimer le Français à part s’insurger contre toute nouvelle évolution ? Du reste, une académicienne, la philologue Barbara Cassin, a participé activement à l’éclosion de la Cité.

Qu’il soit situé hors d’Ile-de-France est aussi une bonne chose mais sa localisation dans une municipalité de 11 000 habitant·es, loin de toutes grandes agglomérations, surprend. Sa justification ? C’est là que François Ier signa en 1539 l’ordonnance qui imposa la langue française dans l’administration et la justice contre auparavant le latin. La ville est gagnante, évidemment, comme la région. La presse locale évoque d’ailleurs des habitant·es y revenant régulièrement quand d’autres jugent l’endroit trop élitiste mais sa vocation est nationale, et même internationale selon son appellation.
UNE FRÉQUENTATION À LA MARSEILLAISE
Comment y attirer un large public ? Malgré une offre ferroviaire intéressante, l’ambition d’y accueillir 200 000 personnes s’éloigne déjà, avec 151 600 en 2024, 110 000 en 2025... Pour un public venu majoritairement de l’Aisne (40% la première année), de l’Oise et du bassin parisien, 11% de pays étrangers et malgré des coups de projecteur comme le 19e Sommet de la francophonie qui s’y tint en octobre 2024 en présence d’une cinquantaine de chefs d’Etat et le tournage de plusieurs émissions de télévision. Mais pour Marie Lavandier, présidente du CMN, les résultats sont là. Dans un communiqué, elle se réjouissait que la Cité ait « réussi, en quelques mois à s’inscrire comme un acteur culturel local, national et international incontournable ! ». Idem pour Paul Rondin, directeur de la Cité, qui confia au Figaro : « Le résultat est au-dessus des prévisions et des objectifs qui nous avaient été donnés ».

En effet, le CMN préfère avancer le chiffre de « 501 000 visiteurs en deux ans », y incluant toutes les personnes entrant dans le périmètre de la Cité, y compris celles n’y passant que pour accéder au parc à l’arrière du château, comme le révéla Le Canard enchaîné en janvier 2026, convaincant une presse si rétive à admettre les combinaisons de certains musées pour « gonfler » leurs chiffres de fréquentation. Une méthode assumée par son directeur, comme il le confiait au quotidien régional L’Union au bout de huit mois : « Nous défendons l’idée de compter les visiteurs qui profitent du cadre, des espaces en libre accès ». Fin 2025 dans L’Aisne nouvelle, il évoquait ces circulations : « Les allers-retours entre le parc et la ville sont nombreux ».

Le même se défendit des accusations du Canard dans ces mêmes médias locaux, affirmant ne pas être le seul à appliquer ce système de comptage « sous le porche ». Et de citer dans L’Union le MuCEM à Marseille qui, en effet, a longtemps comptabilisé toutes les personnes entrant dans son enceinte, même pour simplement se promener au fort Saint-Jean, ce qui créait un écart de 1 à 3 avec la fréquentation de ses expositions. Le MuCEM semble avoir adopté depuis une autre stratégie. Toujours est-il que l’outil de communication reste contestable car cela crée une distorsion avec les autres musées, ce qui n’a jamais entraîné la moindre réaction du ministère de la Culture qui devrait imposer une méthode commune à tous les établissements.

A la Cité internationale de la langue française, le chiffre de 110 000, 115 521 très exactement selon son directeur dans L’Union, correspond, tel qu’il l’a indiqué également à France 3 Hauts-de-France, au public du parcours permanent et des activités sous billetterie. C’est donc bien le chiffre de référence à utiliser pour comparer la fréquentation de la Cité aux autres musées de France. Mais cela ne refléterait pas l’étendue de son offre, argumente-t-il. « Nous avons des expositions temporaires gratuites, sans billet, un club de lecture, une librairie, une programmation culturelle », a-t-il précisé à L’Union. Pourtant, il existe des systèmes de comptage pour les activités, même gratuites. « La Cité serait-elle victime d’une sorte de mépris parisien et/ou victime collatérale de l’impopularité d’Emmanuel Macron ? », s’interroge le quotidien. Un peu facile.

Histoire de brouiller un peu plus les pistes, le rapport d’activité 2024 du CMN indique une fréquentation de la Cité internationale de la langue française de 151 618 personnes (tableau, p.153) pour un accueil plus large de « 260 000 visiteurs » (p.42). Ce qui correspond grosso mode à un communiqué d’octobre 2024 au bout d’un an d’ouverture, qui indiquait que « plus de 260 000 visiteurs ont franchi les portes de la Cité internationale de la langue française » pour « deux tiers » ayant profité de son offre culturelle. Mais dans le rapport de 2025, seul le chiffre large de 227 676 personnes apparaît dans le tableau des fréquentations (p.151), aucune mention du chiffre de 115 521 cité pourtant par le directeur de la Cité lui-même, ce qui invalide la comparaison entre les deux années, pire, fait croire à une augmentation de fréquentation alors que c’est le contraire !

Le même article du Canard révélait un coût de fonctionnement annuel de 8 millions d’euros pour seulement 1,3 millions de recettes en 2024 et un budget d’entretien allant croissant. Si la rentabilité n’est évidemment pas le but d’un établissement public culturel, combien de temps le CMN pourra-t-il supporter ce fardeau ? Là encore, Paul Rondin conteste cette approche, évoquant un « budget maîtrisé ». Pour parachever le tableau, le projet d’un hôtel haut de gamme dans une partie vide des dépendances exigeant une restauration de 45 millions d’euros à la charge du concessionnaire est au point mort malgré d’intenses prospectives, privant ainsi l’établissement d’une source complémentaire importante de revenus.
UN MUSÉE DU TOUT NUMÉRIQUE
Quand on franchit le porche de l’ancienne maison de retraite, l’accueil est plutôt sympathique. Lors de ma visite un samedi après-midi de mai, un marché alimentaire occupait la première cour dite des Offices dans le cadre du Festival « Des Mets et des Mots », drainant un public clairsemé.

Pas mieux dans la cour couverte dite du Jeu de Paume, où un salon du livre culinaire attendait le chaland dans une chaleur suffocante. Malgré tout, on ressent la vitalité du lieu, ne serait-ce que par un personnel nombreux se croisant et se recroisant. Tous les monuments ne peuvent pas en dire autant.

Pas question de venir jusque-là sans visiter le parcours permanent sur l’aventure de la langue française. Il se situe au premier étage du Logis royal, après une salle gratuite sur l’histoire du château. Quinze vastes salles s’étendant sur 1 200m², aux murs blancs et très hautes de plafond, presque uniquement occupées par des outils interactifs et ludiques, pour beaucoup numériques. Plus d’une soixantaine ! Isolément ce peut être amusant et instructif mais cela devient vite lassant, malgré le message véhiculé d’une langue en mouvement et plurielle. Comme l’impression d’être dans un showroom, un salon professionnel… Un musée du numérique.

Le CMN avait prévenu. En 2019, son ancien président Philippe Bélaval indiquait : « C’est moins un musée qu’un parcours faisant très largement appel à l’immersif et au numérique ». En effet. Il y a bien quelques objets, oeuvres et documents, une centaine, prêtés par des institutions mais perdus au milieu des installations. Pourquoi avoir tout misé sur ce medium ? Parce que l’approche se veut populaire ? Pour intéresser les scolaires nombreux à venir ? Au-delà de cet aspect vaguement démagogique, on a surtout l’impression que l’équipe de conception à peiner à remplir tant d’espace sur un sujet immatériel se prêtant finalement peu à la muséographisation, impression de vide relatif renforcée par le peu de public croisé ce jour-là.

Question logistique, pour visiter pas mal de musées, on s’interroge sur l’entretien de tous ces dispositifs. Ce qui a également inquiété les rapporteurs de la commission des finances du Sénat : « L’exposition permanente de la Cité de la francophonie fonctionne essentiellement au travers d’outils numériques. Si ce choix est audacieux [sic], il suppose une maintenance constante (au travers de personnels en capacité d’intervenir immédiatement) et il induit un risque d’obsolescence rapide de la présentation ».

N’aurait-il pas mieux valu ne proposer que des expositions temporaires, ce que l’établissement organise aussi, sur tel aspect ou épisode historique de la langue française, et, parallèlement, continuer à programmer, comme c’est le cas, rencontres, débats, ateliers, résidences, conférences, concerts, spectacles, actions hors-les-murs ? Mais pour quel public et qu’aurait-on fait de toutes ces salles ? Au final, il se dégage du lieu un sentiment de gâchis, une énergie mal dépensée... Quel sera son devenir après Macron ?
UN MIRAGE POLITIQUE
En avril 2026, le président de la République est revenu à la Cité pour lancer la « Journée hors ligne » afin de promouvoir la lecture, la déconnexion et la sociabilité auprès des jeunes, ce qui est cocasse vu la place accordée au numérique dans la muséographie. Il y a rencontré des scolaires, a assisté à des performances et a salué des initiatives d’alternatives aux écrans, comme, encore un paradoxe, la prescription de sorties culturelles par des créateurs et créatrices de contenus sur les réseaux sociaux (souvent payé·es par les institutions) que le ministère de la Culture avait sélectionné et fait venir de Paris.

Une autre raison, clairement politique, avait incité Emmanuel Macron à investir culturellement dans cette ville. Villers-Cotterêts était dirigée depuis des années par le Rassemblement national. La Cité internationale de la langue française était une manière de reconquérir un électorat et avait valeur de symbole. Aussi, la perte de la ville par le RN, de peu, en mars 2026 au profit d’une candidate divers centre, a sonné comme une victoire. Dès qu’il en a eu l’occasion, le Président a félicité Paul Rondin, attribuant à la Cité un rôle premier dans ce basculement. Cependant, sur place, à en croire une enquête du Monde, tout le monde, y compris les adversaires du RN, expliquait cette défaite par le fait que le maire en place ne s’était pas représenté mais que s’il l’avait fait, il aurait été réélu sans problème. Un mirage ◆ Bernard Hasquenoph
CITÉ INTERNATIONALE DE LA LANGUE FRANÇAISE - CHÀTEAU DE VILLERS-COTTERÊTS
1, place Aristide Briand
02600 Villers-Cotterêts
Tarifs Parcours permanent : 9 € / Gratuités habituelles
Horaires : 10h - 18h30 (fermeture le lundi)
www.cite-langue-francaise.fr
Pack TER Cité internationale de la langue française (train) :
www.ter.sncf.com
Conditions de visite :: sur invitation de l’agence C la vie : train, visite.
