
18.01.2026 l UN PAYSAGE. Le géographe Antoine Frémont, spécialiste du transport maritime, en parle ainsi dans un texte passionnant publié dans le catalogue de l’exposition Ports en vues au Musée d’art moderne André Malraux (MuMa), poursuivi, sur une dimension esthétique, par un autre, non moins intéressant, de son commissaire scientifique Michaël Debris. Un port industriel est un paysage, au même titre qu’un espace dit naturel. Et, comme tous les paysages, écrit Antoine Frémont, il est le reflet d’une organisation sociale, en constante mutation. Dans le cas des ports, les évolutions, souvent radicales, se produisent sous la poussée de changements sociétaux, d’événements historiques et d’avancées technologiques.
C’est bien cette dimension fuyante qui fascine les artistes, à l’instar de la photographe et plasticienne Jacqueline Salmon qui en parle avec finesse : « Le port du Havre est pour moi ce paysage-là, inaccessible, contenant à la fois une histoire déjà vécue et la nostalgie de ce qui est destiné à disparaître (...) Ce paysage change, il va encore changer, il a déjà changé ». C’est dans cet esprit que la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (DATAR) passa commande en 1984 à des photographes de toutes nationalités pour « représenter le paysage français » à cette époque de son évolution. L’italien Gabriele Basilico fut en charge du Havre qu’il ne connaissait pas. Il y fixa, grâce à une chambre photographique sur pied qui nécessite un temps de prise de vue très long, des bâtiments aujourd’hui disparus.

Au Havre, l’époque du tout pétrole, matérialisée par d’interminables bassins construits pour accueillir des navires d’acheminement, de gigantesques cuves, d’une raffinerie et d’une usine pétrochimique fabriquant des produits distribués dans le monde entier, cohabite désormais avec celle personnifiée par de longs hangars blancs d’où sortent des éoliennes, qui, avant d’être installées en mer, reposent, démontées dans toute leur démesure, sur les quais.

De même, la centrale thermique EDF fonctionnant au charbon ayant fermé en 2021 après 50 ans de service, ses deux cheminées de béton semblaient inscrites pour toujours dans la skyline du Havre, visibles de très loin. Elles vont bientôt disparaître, faisant de plusieurs oeuvres les figurant, des témoignages vivants et tous différents, des photos avides de banal d’un Bernard Plossu (2014) aux images fantomatiques prises au sténopé par Sylvestre Meinzer (2007), des vues nocturnes et poétiques d’Alain Ceccaroli (2021) aux créations volontairement kitsch de Pierre et Gilles (1998).

C’est l’un des intérêts de ces œuvres signées d’une trentaine d’artistes, qu’elles soient nées d’une inspiration personnelle ou d’une commande, elles montrent le port (du Havre, à quelques exceptions près), à un moment T de son histoire. A commencer par Raoul Dufy, natif de cette ville, qui ouvre le bal avec une toile acquise en avril dernier par le musée. Datant de 1902, elle montre un port rougeoyant avec ses silhouettes si graphiques de grues et portiques qui, à eux-seuls, y compris dans leur version modernisée, expliquent la fascination des artistes pour les ports industriels.

Un point de vue déjà exploité par le même un an auparavant, dans un style radicalement différent, révélant ses recherches de jeunesse. Ambiance laborieuse que l’on retrouve dans l’étonnant tableau Le Charretier, quai Colbert au Havre de Raimont Lecourt datant de 1924, entré au musée d’Art moderne en 2023 grâce au don d’un collectionneur japonais qui le tenait de son ancêtre, courtier ayant travaillé pour un négociant du Havre.
GRUES ET PORTIQUES PAR CENTAINES
Autrefois, les vues de ports représentées par des peintres comme Joseph Vernet au 18e siècle étaient striées de mâts de navires, ce dont se souvient l’artiste belge Philippe De Gobert qui, en 2020, selon son process habituel, créa une fiction à l’aide d’une maquette ensuite photographiée, ce dont on peut très bien ne pas se rendre compte. Dans cette image pleine d’étrangeté, les trois-mâts cohabitent avec des grues, nouveau signe emblématique des ports modernes.

Les grues et portiques, on les retrouve partout, griffant l’horizon, machines fantastiques qui, sur plusieurs décennies, obnubilent Noémi Pujol dans ses photographies des ports de Lorient, Dunkerque et surtout du Havre, comme dans celles de Jean-Christian Fleury qui, frappé la nuit par « l’aspect irréel de ces lieux industriels », capture, dans les années 1980, des quais déserts comme « les décors d’une fiction policière ou d’un film noir ». Les grues encore, c’est le titre d’une peinture de 1967 de Charles Nicolle, où elles envahissent toute la toile au point de masquer l’horizon.

Dans les années 1970, les grues portuaires du Havre ont inspiré un étudiant des Beaux-Arts de Paris venu d’Irak, le peintre et calligraphe Hassan Massoudy, qui, lors de séjours avec l’un de ses professeurs, y a vu des formes animales... de girafes. « Tous ces morceaux de ferraille, proues de cargos, grosses chaînes, amarres, tuyaux qui serpentent, enchevêtrements de câbles, vannes, se transforment et prennent vie », se souvient-il.

Le brief était d’ajouter de la couleur à cet univers un peu gris. Contrat parfaitement rempli dans des dizaines de magnifiques aquarelles et peintures qu’il réalisa et dont il fit don au musée en 2024. L’une d’elles a été choisie pour l’affiche de l’exposition donnant une image presque joyeuse d’un univers qu’on imagine incolore.
CONTENEURS PAR MILLIONS
Autre transformation majeure des ports, la conteneurisation, symbole de la mondialisation des échanges, qui prend de l’ampleur à partir des années 1980. Les dessins si vivants du peintre havrais Gaston Prunier laissent imaginer ce qu’était la manutention à l’aube du 20e siècle, harassante. Le conteneur, dont les premiers débarquent au Havre en 1966, de quelques-uns à 2,6 millions en 2023, va entraîner la standardisation du transport, des navires de plus en plus gigantesques, des méga-portiques pour charger et décharger la marchandise sur les quais, faisant presque disparaître les humains perdus dans des terminaux démesurés.

L’esthétique de cette forme rectangulaire, basique, qui s’empile à l’infini comme un jeu, va évidemment inspirer les artistes. En 2016, la photographe et plasticienne Jacqueline Salmon capture un porte-conteneurs voguant au loin, en faisant une marine contemporaine. Le port reste une porte vers l’ailleurs.

Entre 2008 et 2014, JR utilise des conteneurs pour son projet mondial Women are heroes, y accolant des photos géantes, qu’il met en scène dans des photographies. La dernière étape verra un porte-conteneurs partir du Havre pour la Malaisie.
POLLUTION ET RÉSERVE NATURELLE
A côté de ces créations pour beaucoup basées sur la dimension esthétique du port, d’autres artistes révèlent sa phase sombre, complice des activités humaines les plus polluantes. Ainsi, le peintre franco-suisse Jürg Kreienbühl, de manière assez avant-gardiste, représente dans les années 1970-80, la zone portuaire du Havre, où il est amené à travailler, en Paysage industriel avec pollution pétrolière, selon l’un des titres d’une estampe de la série Petrol-Nymphéas acquise en 2025 par le musée. Ironiquement, il parodie les Nymphéas de Monet, remplaçant les larges feuilles flottantes de ces fleurs merveilleuses par des flaques visqueuses de mazout.

Cette même réalité a été évoquée, d’une toute autre manière, par le couple d’artistes Pierre et Gilles (ce dernier, est originaire de la ville) dans leur oeuvre iconique Dans le port du Havre (Frédéric Lenfant) réalisée en 1998. L’ambiance qui se dégage de cette apparition semble tellement feérique qu’on ne décèle pas de suite son côté tragique. Pourtant, autour du jeune homme à demi submergé, flottent des objets incertains dont des bouteilles en plastique. De même, des bulles révèlent, en surface, un liquide frelaté. « Ici la noyade d’un jeune marin dans l’eau polluée d’un port renvoie à la nostalgie d’un passé idéalisé, à la Jacques Demy », expliquent-ils.

La conteneurisation du transport maritime de marchandise a contraint les ports à se réinventer pour rester compétitifs. Le Havre n’y a pas échappé, en s’agrandissant toujours plus avec le programme de travaux de Port 2000 inauguré en 2006 et se poursuivant jusqu’à aujourd’hui. Cependant, les temps avaient changé. Sous la pression des opinions, des lois ont été voté pour obliger les autorités portuaires à intégrer la composante environnementale. Dorénavant, toute construction doit être compensée par un projet écologique. C’est ainsi qu’ont été aménagé des dispositifs pour s’intégrer au mieux dans la réserve naturelle de l’estuaire de la Seine. Parallèlement, en 2021, a été créé l’établissement HAROPA Port entre les ports du Havre, Rouen et Paris liés par l’axe Seine. Une histoire perpétuellement en devenir ◆
Attribué par l’Association Internationale des Villes Portuaires (AIVP), le label « Port Center » désigne un lieu destiné à faire connaître au grand public une zone portuaire. En France, on en compte cinq particulièrement actifs : Dunkerque, La Rochelle, Lorient, Point-à-Pitre pour la Guadeloupe et donc Le Havre, le plus ancien, créé en 2013.

Physiquement, Le Havre Port Center se situe au Terminal de la Citadelle. Au rez-de-chaussée, un espace accessible librement en journée la semaine propose des expositions, permanentes et temporaires. Il accueille scolaires et groupes pour différentes activités. Le grand public peut suivre des visites guidées du port, habituellement inaccessible et ultra sécurisé, sur des thématiques diverses : historique, métiers, activités, terminaux...

Elles se déroulent en car, avec des stations à certains endroits. Payantes entre 10 et 15 €, elles nécessitent d’apporter une pièce d’identité pour vérification par les agents de la sûreté portuaire. Elles sont animées par des spécialistes, d’anciens employés bénévoles, ce qui les rend d’autant plus vivantes et passionnantes.
Pour tous renseignements : lehavreportcenter.com
PORTS EN VUES
Exposition
8 novembre 2025 - 5 avril 2026
Exposition + Musée : 7 € / 5 € / Gratuités habituelles
Le Havre (76)
www.muma-lehavre.fr
PORTS EN VUES
Catalogue
Sous la direction de Michaël Debris
Éditions des Falaises, 2025
152 pages
25 €
Conditions de visite :: MuMA sur invitation de l’agence Alambret : train, car, déjeuner, visite, catalogue ; Le Havre Port Center, visite personnelle.
