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Esclavage, la Normandie libère sa mémoire

Bernard Hasquenoph | 10/07/2023 | 15:55 |


Longtemps passée sous silence, la Normandie révèle, à travers plusieurs expositions, son implication active dans la traite atlantique, « sans autoflagellation » et sans craindre d’écorner son image. La reconnaissance d’un travail scientifique et militant mené depuis des années...

« Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, les histoires de chasse tourneront toujours à la gloire des chasseurs. » Proverbe africain, cité dans le catalogue Esclavage, mémoires normandes
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© Elisa Moris Vai

10.07.2023 l « HONFLEUR ÉTAIT, DANS LES ANNÉES 1780, LE CINQUIÈME PORT NÉGRIER FRANÇAIS. Ici, au pied de la jetée du milieu, ce sont près de 140 expéditions qui ont semé la mort et causé le désespoir entre 1685 et 1792. Rendons hommage à ceux qui ont péri à cause des nôtres. » [1]. Cette phrase n’émane pas d’un activiste exalté mais du préfet du Calvados qui la prononca le 10 mai 2023, à l’occasion de la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, en présence d’officiel·les, d’une classe de collégien·nes et de journalistes.

C’est la première fois qu’une telle cérémonie de commémoration avait lieu dans ce petit port aux airs de carte postale situé sur l’estuaire de la Seine débouchant sur la Manche. Haut-lieu du tourisme en Normandie, la ville est surtout connue pour avoir été l’un des berceaux de l’Impressionnisme. Après un dépôt de gerbe, le groupe se rendit ensuite au musée Eugène-Boudin pour inaugurer le volet honfleurais de l’exposition « Esclavage, mémoires normandes ». Un musée plus habitué aux sujets purement artistiques. Là, le maire, Michel Lamarre (SE), prit la parole à son tour : « Il y a, pour toute ville ou tout pays, des faits qu’il est agréable de se rappeler, d’autres que l’on voudrait oublier, et enfin certains qui nous obligent à un devoir de mémoire, et c’est le cas de l’esclavage… » [2].

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Honfleur, mai 2023

Guidés par Benjamin Findinier, directeur des musées de Honfleur, les enfants purent découvrir la maquette d’un brick, vaisseau servant au 18e siècle au commerce et à la traite atlantique ; de lourdes chaînes destinées à maintenir les personnes capturées dans les cales des navires ou dans les plantations (prêts du musée du Nouveau Monde de La Rochelle) ; les portraits d’armateurs honfleurais les plus impliqués - en premier, les Prémord ou les Lacoudrais, dont subsistent en ville les hôtels particuliers - ; de la paperasse administrative qui fait toucher du doigt la réalité du terrible négoce - comme ce document de 44 pages méticuleusement tracé et rédigé à la plume durant trois ans, « tableau général de la cargaison des nègres et des marchandises » du navire si mal nommé La Bonne Amitié -, plus encore que le Code noir initié par Colbert, qui donne un cadre juridique à l’exploitation des esclaves considérés comme des biens meubles ; des livres d’échantillons de tissus ou de perles servant de monnaie d’échange, ainsi que la célèbre gravure du navire négrier le Brookes où l’on voit 454 corps s’entasser afin d’optimiser l’espace, document utilisé au 18e siècle par les abolitionnistes afin de dénoncer l’horreur de ce trafic d’êtres humains.

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Maquette de brick, navire The Brookes, musée Eugène-Boudin

Si Honfleur a pu se hisser, à la veille de la Révolution française, à la 5ème place de la traite atlantique après Nantes, La Rochelle, Bordeaux et Le Havre, c’est que son port possédait une longue tradition de voyages lointains, pour la pêche et le commerce, au Brésil, au Canada et déjà en Afrique sous Louis 11 qui y envoya des expéditions commerciales. Le premier témoignage connu de la traite en Normandie concerne Honfleur et date de mai 1548 ! Un observateur portugais rapporte l’arrivée d’un navire « chargé de Noirs pour les conduire au Pérou ».

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Tableau général de cargaison, chaînes, musée Eugène-Boudin

A ce jour, la recherche fait état de 37 323 personnes (chiffre forcément sous évalué) - hommes, femmes, enfants - arrachées à leur terre d’origine, majoritairement de Sierra Leone, entre les 17e et 19e siècles par des expéditions honfleuraises, ce qui représenterait ⅕ de la traite normande. Achetées ou échangées à des comptoirs anglais ou à des courtiers africains contre des produits normands (eau-de-vie, miroirs, textiles…) et internationaux (indiennes, perles de verre, couteaux…), les personnes survivantes à la traversée de l’Atlantique ou ayant pu s’échapper, étaient vendues à l’arrivée comme esclaves dans les Antilles françaises, particulièrement à Saint-Domingue où des Honfleurais s’installèrent pour cultiver le café. L’insurrection d’août 1791 menée, dans le récit républicain, par Toussaint Louverture (lui-même, propriétaire d’esclaves) bien que les haẗien·nes considèrent le général Dessalines comme le véritable libérateur de l’île, marqua le déclin de l’activité. Celle-ci perdura malgré tout, de manière illégale, jusqu’en 1822 depuis Honfleur, malgré l’interdiction de la traite en 1815.

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Benjmain Findinier, carte de l’île de Saint-Domingue au 18e s., musée Eugène-Boudin

Benjamin Findinier ne cache pas qu’à l’annonce de l’événement, on se montra inquiet dans son entourage : n’existait-il pas encore une descendance à Honfleur des familles impliquées ? Il se trouve que les patronymes principaux se sont éteints. « Mais, assure-t-il, cela n’aurait rien changé. C’est une question de devoir et d’humanisme ». Avant d’ajouter : « Le passé négrier d’Honfleur n’a jamais été caché mais il n’a jamais constitué un objet mémoriel ». En revanche, si l’on consulte les listes des membres d’équipage, on trouve des noms connus… comme celui de Boudin par exemple.

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La ville semble déterminée aujourd’hui à « réveiller la mémoire » et à assumer ce passé douloureux qui ne colle pas vraiment à son image idyllique. Une visite guidée intitulée « Sur les pas de la traite à Honfleur », testée dès 2022 pour le 10 mai, avec déambulation dans la ville est désormais proposée à l’office de tourisme, au moins pour l’été. Le sujet est intégré à la Lieutenance, beau bâtiment situé à l’entrée du Vieux Bassin, ancien logement du lieutenant du roi devenu au 19e siècle siège administratif des affaires portuaires, transformé en 2023 en Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (CIAP) sur l’Histoire maritime d’Honfleur.

LE HAVRE ET LA TRAITE, UN « OUBLI EXACERBÉ »
Une autre raison explique l’implication active d’Honfleur dans la traite négrière, c’est sa proximité avec le grand port du Havre dont elle fut la partenaire constante, dans ce commerce comme dans d’autres. On évalue à 450 expéditions de ce type parties du Havre, port fondé par François 1er pour les explorations lointaines. C’est là, en 2020, que germa l’idée d’une exposition sur cette histoire régionale méconnue. Une volonté du maire de l’époque, Jean-Baptiste Gastinne (LR), par ailleurs agrégé d’histoire et auteur d’une thèse sur le Havre sous l’Ancien Régime. Il invita les musées municipaux d’Art et d’Histoire à travailler sur ce thème à peine abordé dans leur parcours permanent. Seule une petite salle de la Maison de l’armateur l’évoquait. Objet pourtant de recherches historiques depuis des décennies, le sujet n’avait jamais franchi le cercle des spécialistes contrairement à d’autres villes, comme Nantes ou Bordeaux, pas plus qu’il n’avait fait l’objet d’une étude globale.

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Entrée du port du Havre, Alexandre-Jean Noël, 18e s. ; port du Havre, 2023

Éric Saunier, commissaire scientifique du projet qui s’imposait comme maître de conférences en Histoire moderne à l’Université Le Havre Normandie et spécialiste du sujet [3], parle d’un « oubli exacerbé » concernant le Havre. Il l’explique par plusieurs facteurs : la disparition d’indices matériels dans la ville suite à son bombardement quasi total en 1944 privant les habitant·es de « lieux de mémoire », le fait qu’on n’associe pas naturellement les ports normands à l’Atlantique, et la mise en place tardive de structures universitaires de recherche contrairement à Nantes. On pourrait ajouter que d’un point de vue patrimoniale et touristique, si la ville du Havre intéresse et attire aujourd’hui c’est pour son architecture des années 1950 longtemps décriée, née de sa reconstruction par Auguste Perret, ce qui lui vaut d’être inscrite sur la liste du patrimoine mondial par l’Unesco depuis 2005.

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Hôtel Dubocage de Bléville l Guillaume Gaillard, mai 2023

Après une première exposition présentée en mai 2021 sur les grilles des jardins de l’Hôtel Dubocage de Bléville, rare bâtiment historique havrais datant de l’Ancien Régime et devenu musée d’Art et d’Histoire, l’idée s’est imposée de conférer une dimension régionale à l’initiative en déployant l’exposition dans plusieurs villes (Le Havre, Honfleur, Rouen). Ce qui, compte tenu de la sensibilité du sujet (et des couleurs politiques différentes des municipalités), n’était pas si évident. Pour cette « méthode de travail partenariale » dixit Guillaume Gaillard, commissaire général de l’exposition et directeur de la valorisation des patrimoines de la Ville du Havre, cette manifestation tripartite a reçu le label d’exposition d’intérêt national du ministère de la Culture, ainsi que pour la résonance sociale de l’événement autant que pour la qualité historique du propos [4].

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Hôtel Dubocage de Bléville l « Geographiae », Ptolémée, 1605

Chacune de ces trois expositions s’apprécie de manière autonome, adaptée à l’histoire locale et axée sur un angle particulier, avec un fond commun les reliant les unes aux autres. Ainsi, la gravure du navire négrier le Brookes est présente dans les trois lieux. Une occasion pour ces différents musées et archives municipales de valoriser des documents et objets de collection n’ayant jamais, à quelques exceptions près, étaient présentés sous ce prisme, voire jamais exposés. Avec la volonté affichée de donner à l’avenir une plus grande visibilité à l’histoire de l’esclavage dans leur parcours.

LA RECONNAISSANCE DU TRAVAIL ASSOCIATIF
Le retour, à l’été 2020, de l’ancien Premier ministre Édouard Philippe (LR puis Horizons) aux manettes du Havre, Jean-Baptiste Gastinne s’effaçant pour devenir premier adjoint, le projet s’est poursuivi, porté dès lors par une figure nationale. L’édile insiste sur le travail historique et le caractère scientifique du projet. « Cette exposition contribue à ce que nous regardions en face cette tache indélébile sur notre histoire de France. Avec lucidité, mais sans autoflagellation » conclue-t-il, comme s’il voulait tuer toute polémique dans l’œuf.

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Hôtel de Ville du Havre, 2013

Un engouement officiel auquel n’est sans doute pas étrangère l’association Mémoires & Partages qui, née à Bordeaux dans les années 2000 pour promouvoir la mémoire de l’esclavage et ses résonances actuelles dans la société, a ensuite essaimé dans plusieurs villes de France dont le Havre où une antenne a justement été créée en août 2020. Longtemps considéré comme un trublion, son fondateur, Karfa Diallo, conseiller régional (EELV) de Nouvelle-Aquitaine depuis 2021 [5], a régulièrement interpellé les autorités du Havre (depuis 2009), notamment sur des noms de rues problématiques, déplorant une absence d’« investissement public sur la question » malgré une écoute attentive des élus.

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Maison de l’armateur, Le Havre, mai 2023

« Comment faire société au Havre, écrivait-il en juillet 2020 lors des élections municipales, quand un Musée de l’Armateur vantant le bon goût des négriers est censé raconter le martyr et la résistance des noirs et de leurs descendants pendant que d’autres rues et places honorent des criminels contre l’humanité dont le moindre ne fut pas Jules Masurier, ancien maire enrichi pendant la traite illégale ? » [6]. Quand on connait le parcours de ce dernier personnage, difficile, en effet, de ne pas être choqué [7].

On peut imaginer que l’installation locale de l’association, avec conférence et première visite-guidée « Sur les traces de l’esclavage au Havre » a accéléré la volonté municipale. Tout comme, à un niveau national, la création, après de multiples étapes, de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, présidée par Jean-Marc Ayrault, ancien premier ministre et longtemps maire de Nantes, qui fut installée en 2019 par un certain Edouard Philippe, partisan d’« une politique publique de soutien à toutes les actions scientifiques, pédagogiques et mémorielles qui portent sur l’esclavage » [8], et dont le conseil d’orientation compte parmi ses membres, M. Diallo.

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Code noir, 1767 l Collier de force, 18e s. l Expo du Havre

En septembre 2020, Edouard Philippe, sous sa casquette de maire, adressait un courrier à l’association Mémoires & Partages, pour l’informer que « la Ville du Havre, par le biais de sa direction en charge des patrimoines, a décidé d’entreprendre un travail de réflexion autour de ce sujet en réunissant historiens et experts au niveau régional. Ce groupe aura pour mission d’établir des préconisations et de proposer des orientations aux actions qui pourraient être mises en œuvre par la Ville pour répondre à ce nécessaire travail de mémoire » [9].

Aujourd’hui, Mémoires & Partages est associée à l’exposition et sa présidente havraise, Anaïs Gernidos, a les honneurs du site web de la mairie : « La Ville m’a invitée au début de sa réflexion sur l’exposition consacrée au lien entre l’esclavage et la Normandie et nous a associés tout au long de sa préparation. J’ai été sensible au désir de bien faire et de prudence dans la manière de raconter l’histoire afin de ne faire violence à personne. On partait de loin, on ira sans doute encore plus loin. ». Quant à la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, elle soutient financièrement la triple exposition. La version officielle d’une initiative politique à l’origine de ces trois expositions est bien à mesurer à l’aune de ce long travail associatif antérieur.

ESCLAVE ET ESCLAVAGISTE, DES PARCOURS DE VIE
Le volet havrais de l’exposition, qui prend place dans l’Hôtel Dubocage de Bléville, s’intéresse aux individus liés à la traite, responsables comme victimes, et à leur parcours [10]. Ce sont d’ailleurs deux bustes de personnes noires qui accueillent le public : le Nubien (1848) d’après Seïd Enkess, ancien esclave affranchi devenu modèle, et la Nubienne (1851), de Charles-Henri-Joseph Cordier. Personnages, à qui, loin de toute caricature, l’artiste rend toute leur fierté, sculptés juste après l’abolition définitive de l’esclavage en 1848.

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La Nubienne et le Nubien, de Charles-Henri-Joseph Cordier l Au centre, objets africains, 19e s.

On découvre des destins singuliers, parfois troubles, révélateurs de la société de l’époque. Celui, par exemple, de Jacques-François Bégouen, au beau portrait peint par Alexandre Roslin. Né à Saint-Domingue en 1743 mais élevé en France métropolitaine, il poursuit les activités d’armateur de navires négriers de sa famille. Enrichi grâce à ce commerce qui profite à beaucoup d’autres professions, il incarne la réussite sociale bourgeoise et représente ses pairs jusqu’à la Cour. Elu député à la Révolution, il ne cesse de plaider contre l’abolition de l’esclavage pour des raisons économiques, s’appuyant sur des arguments racialistes et racistes. « Les noirs sont peu aptes à recevoir les bienfaits de la liberté », écrit-il en 1789. Il meurt en Normandie en 1831.

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Jacques-François Bégouen par Roslin, 1781 l Geneviève, par l’abbé Dicquemare,

A l’opposé mais également née à Saint-Domingue, en 1759, Geneviève, sans nom comme le sont les esclaves. Sa propriétaire, Madame Chaumont de La Revellière, va exploiter sa particularité physique qui fascine autant les scientifiques que le public, celle d’être albinos. On la surnomme la « Négresse blanche ». Jusqu’à la ramener en métropole, via le Havre, pour l’exhiber contre de l’argent, ce qu’elle avait déjà fait en Martinique. A Paris, Madame fait paraître des annonces dans la presse à la rubrique Spectacles, permettant aux savants de l’étudier. Contrairement à l’abbé abolitionniste havrais Dicquemare qui dessina la jeune femme habillée et digne, le grand naturaliste Buffon la fait représenter dans son Histoire naturelle, nue et érotisée. Sa maîtresse cherche ensuite à la placer comme « animal rare » à la Ménagerie du château de Chantilly ! En vain. Par un rapport de police, on apprend que la jeune femme est tombée enceinte, une autre fois qu’elle a été violée… Vers 1780, Geneviève est signalée une dernière fois, amaigrie, au Havre. On ignore ensuite ce qu’elle devint. Son sort tragique n’est pas sans rappeler celui de Saartjie Baartman, dite la Vénus hottentote, née après elle.

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Acte de baptême de Tati, 11 janvier 1767, Le Havre l Tati, coutier de Malembe, porté en hamac

Un autre destin interpelle, tellement il casse les codes. Celui de Tati, né vers 1747 dans un royaume situé en actuel Congo, d’un père courtier, c’est-à-dire intermédiaire entre les marchands locaux d’esclaves et les capitaines européens. Ce qui n’empêche pas le jeune homme d’être lui-même déporté à Saint-Domingue ! Acheté par un capitaine havrais négrier qui, connaissant ses origines, souhaite utiliser ses connaissances, il est ramené en France. Affranchi, il est baptisé au Havre en 1767 sous le prénom de Charles-Augustin. Un an après, il retourne dans sa terre natale où il reprend la charge de son père, devenant riche et puissant, comme on peut le voir sur une gravure où il est porté en hamac par des serviteurs, et ce, grâce au commerce d’esclaves !

PRÉSENCE NOIRE EN FRANCE A LA FIN DU 18e SIÈCLE

C’est l’une des dimensions particulièrement intéressante de ces trois expositions. « Sur 28 millions d’habitants que compte la France, on estime à 5 000 le nombre de personnes d’origine africaine en France en 1777 », peut-on lire dans le catalogue, sachant que l’esclavage était (hypocritement) interdit sur le sol métropolitain.

Venu·es la plupart du temps comme domestiques avec leur maîtres·ses depuis les Antilles, concentré·es à Paris et dans les ports, leur statut est ambigu et peu obtiennent leur affranchissement. Théoriquement libres sur le sol français, ces personnes n’en sont pas moins sujettes à autorisation pour venir et objet de surveillance spécifique avec la « police des Noirs » quand on ne les maintient pas au « dépôt des Noirs » au port.

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Recensement, Honfleur, 1807 l Registre paroissial, Rouen, 1753

Il arrive qu’on les envoie en métropole afin de les instruire ou de les former à tel ou tel métier, avec garantie de retour. Plus rares sont les Noir·es parvenant à s’autonomiser en exerçant par exemple une activité d’artisanat. On trouve trace de quelques mariages mixtes.

Outre les registres paroissiaux de baptêmes ou de décès, où on les identifie comme « nègre·sse » tel Tati dont on a déjà parlé, d’autres documents existent, attestant de leur existence. De recensement par exemple. Honfleur présente ainsi un étonnant « Etat des individus noirs ou de couleur des deux sexes », datant de 1807, riche d’informations. Iels sont domestiques mais aussi marin ou maître de danse, la plupart sont toujours au service de leurs maîtres. Plus émouvant encore, un billet de la municipalité du Havre « invitant les hommes de couleur à la fête de l’affranchissement, 20 ventôse an II ». De précieux et rares documents, sachant que « les esclaves des colonies françaises n’ont laissé aucun texte connu à ce jour », indique le catalogue. Aucun témoignage direct autre que des comptes-rendus de procès ◆

Une salle est consacrée à l’un des havrais les plus célèbres, Bernardin de Saint-Pierre, auteur de Paul et Virginie, l’histoire de deux enfants de colons élevés sur l’Ile Maurice en la compagnie bienveillante de domestiques noirs. Best-seller publié en 1788 qui va faire connaître à un public large et international la condition d’esclave, esclaves parfois victimes de mauvais traitements, donnant lieu à une iconographique déclinée en de nombreux produits dérivés, de la vaisselle au papier peint.

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Portrait de Bernardin de Saint-Pierre, anonyme l Paul et Virginie, version papier peint

Par plusieurs de ses ouvrages, l’auteur fera prendre conscience de la provenance des produits exotiques adoptés en Europe tel que le sucre, le café, le cacao, le tabac ou le coton. Un contexte résumé dans un célèbre dessin d’une esclave enchaînée, légendé ainsi : « Ce qui sert à vos plaisirs est mouillé de nos larmes ». Pendant ce temps, comble du raffinement, le « négrillon » se fait ornement, en peinture, en décoration de tasse et de cafetière. Ou en pendule comme celle que l’on peut voir dans l’exposition rouennaise, un genre en soi.

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Tête d’un jeune maure, Rigaud, vers 1715 l Pendule dite « au nègre », début 19e

ESCLAVES D’HIER, ART D’AUJOURD’HUI
Ces produits transformés et commercialisés en métropole, on les retrouve dans cette troisième exposition qui se tient au musée de la Corderie Vallois, ancienne usine textile dans la banlieue de Rouen ayant conservé ses machines, qui s’était déjà frotté au sujet, pour la première fois en 2018-2019, avec l’exposition « Du coton et des fleurs : Textiles imprimés de Normandie ». Les célèbres « indiennes » servaient de monnaie d’échange contre des esclaves en Afrique. Le pigment indigo remplace le pastel utilisé jusque-là pour teinter les tissus en bleu, trouvant de multiples applications grâce au coton. Mais la métropole rouennaise n’est pas seulement un centre important de production, elle est également le lieu du financement de la traite avec ses investisseurs et la « banque la plus fameuse de France », celle de la dynastie Le Couteulx.

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Blaude teintée à l’indigo, 19e s. l Machines de la Corderie Vallois

Des trois expositions, celle de la Corderie laisse le plus de place aux artistes, à commencer par l’enfant du pays, Théodore Géricault, né à Rouen en 1791 dans une riche famille devant une partie de sa fortune au commerce du tabac. Ce qui n’empêcha pas le peintre de défendre des idées abolitionnistes et antiracistes. Plusieurs de ses oeuvres en témoignent, en filigrane ou explicitement : la lithographie Les Boxeurs où luttent à égalité un Noir et un Blanc et bien sûr le célébrissime Radeau de la Méduse peint en 1819 et inspiré d’un naufrage au large des côtes sénégalaises où le personnage principal, vu de dos, est cet homme noir (avec pour modèle Joseph né à Saint-Domingue, comme les deux autres personnages noirs de la scène) qui, depuis le sommet d’une pyramide humaine, agite le tissu rouge de la délivrance. La critique du colonialisme et de l’esclavage est l’une des interprétations de ce chef d’oeuvre. D’autant que Géricault voulut donner en 1820 un pendant à cette toile, au titre explicite La Traite des Noirs, projet resté au stade d’esquisse reproduit dans l’exposition.

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Oeuvres de Géricault

Deux artistes d’aujourd’hui interviennent également dans l’exposition, donnant un écho contemporain à la réalité historique. Depuis 10 ans, Nicola Lo Calzo, photographe-chercheur comme il se définit lui-même, voyage des deux côtés de l’Atlantique à la recherche des « mémoires de la résistance à l’esclavage et au colonialisme » (projet KAM). Par ses clichés enregistrant lieux et descendant·es d’esclaves, il redonne une matérialité à une histoire parfois désincarnée. Il clôt l’exposition avec une photo saisissante d’un crâne humain tenu entre les mains d’un homme noir, issu de fouilles archéologiques menées à partir de 2013 dans un cimetière d’esclaves en Guadeloupe, premier chantier lié à l’esclavage sur l’île.

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Photographies de Nicola lo Calzo l Installation d’Emmanuelle Gall

Seconde artiste à intervenir, Emmanuelle Gall, lointaine descendante d’une esclave affranchie ayant atterri à Rouen et liée familialement à Suzanne Lacascade, pionnière du mouvement littéraire de la négritude. De cette matière, l’artiste reconstitue un arbre généalogique où se mêlent, reliées par des fils, réalité et imagination, centrée sur l’héritage d’une vieille poupée de chiffons venue des Antilles. Le fait que ces oeuvres contemporaines s’intègrent à l’exposition rouennaise lui confère un caractère plus engagé que celles du Havre et d’Honfleur où un choix différent a été opéré, Emmanuelle Gall étant la seule artiste dont on connaisse les raisons personnelles de son intérêt pour le sujet de l’esclavage.

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Maison de l’armateur, extérieur et intérieur, Le Havre

A Honfleur, la plasticienne Pascale Monnin expose des oeuvres liées à la révolution haïtienne (que je n’ai pas vues) au centre d’interprétation de la Lieutenance tandis qu’au Havre, Elisa Moris Vai et Gilles Elie-Dit-Cosaque investissent la Maison de l’armateur donnant sur le port, avec des oeuvres qui « racontent l’histoire de la traite, de l’esclavage et interrogent sa mémoire contemporaine ». Un lieu intéressant puisqu’il constitue un rare témoin architectural du 18e siècle de la ville, ayant échappé aux bombardements de 1944. On le reconnaît sur des peintures anciennes. Construit vers 1790, cet hôtel particulier à la disposition spatiale très particulière puisqu’il s’organise autour d’un vide central, a été la propriété un temps d’une personnalité liée à la traite atlantique. Racheté par la municipalité en 1955 pour en faire un musée d’arts décoratifs, la maison-musée n’ouvre qu’en 2005, remeublée partiellement pour évoquer la demeure d’un armateur.

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Oeuvres d’Elisa Moris Vai, Maison de l’armateur, Le Havre, mai 2023

Elisa Moris Vai expose des photos et vidéos issus d’un travail mené en 2019, intitulé Récit national. Des portraits de personnes recrutées par petites annonces, se reconnaissant comme descendantes d’esclaves, posant en habits 18e à la manière des notables de l’époque, comme pour révéler l’origine de leur richesse. En contrepoint, les mêmes posent dans leur tenue d’aujourd’hui dans le lieu de leur choix, y associant une parole. Une manière pour l’artiste de questionner l’institution : « Quelle Histoire raconte-t-on à partir des objets conservés dans les collections muséales ? De quelles vies fait-on ou non le récit au sein de nos musées ? ».

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Oeuvres de Gilles Elie-Dit-Cosaque, Maison de l’armateur, Le Havre, mai 2023

Gilles Elie-Dit-Cosaque, lui, a créé des collages - par « surimpressions, juxtapositions, associations, carambolages, raccommodages » - constituant un journal visuel exprimant les différents strates de la mémoire - « comment est-elle formée, déformée » -, mêlant archives, photos, graphismes. Une autre série, de même technique, révèle des portraits d’individus noirs, comme surgissant de la fameuse iconographie des esclaves du navire Le Brookes. « Une manière d’interroger l’ici et maintenant et de confronter les iconographies à l’Histoire en suggérant des histoires intimes », explique-t-il. Les oeuvres de ces deux artistes viennent s’immiscer dans la décoration de cette demeure censée illustrer la vie d’une famille d’armateur du 18e siècle, remplaçant parfois les portraits de famille. Il y a de la réparation dans cette entreprise artistique de substitution. Un hommage aux millions de victimes anonymes de ce crime contre l’Humanité ◆
Bernard Hasquenoph

Esclavage, mémoires normandes
Rouen - Honfleur - Le Havre

Site général : esclavage-memoires-normandes.fr
Un billet acheté dans l’un des 3 musées = tarif réduit dans les 2 autres

Catalogue : Esclavage, mémoires normandes, sous la dir. Guillaume Gaillard & Eric Saunier, Silvana Editoriale, 272 pages, 30€

ROUEN

Esclavage, mémoires normandes - L’envers d’une prospérité
10 mai - 17 septembre 2023

Musée industriel de la Corderie Vallois
185 route de Dieppe
76 960 Notre-Dame-de- Bondeville
Tarifs : 4€
corderievallois.fr

HONFLEUR

Esclavage, mémoires normandes - D’une terre à l’autre
10 mai - 10 novembre 2023

Musée Eugène-Boudin
Rue de l’Homme de Bois
14600 Honfleur
Tarifs : 8€, 6,50€, gratuit
www.musees-honfleur.fr/musee-eugene-boudin

Visite guidée « Sur les pas de la traite »
10 et 24 juin, 8 et 22 juillet, 5 août 2023, à 15h (1h30 environ)
Tarifs : 6€, 4€ La Lieutenance
Quai de la Planchette
14600 Honfleur
www.ville-honfleur.com

LE HAVRE

Esclavage, mémoires normandes - Fortunes et servitudes
10 mai - 10 novembre 2023

Hôtel Dubocage de Bléville (Musées d’Art et d’Histoire du Havre)
1 rue Jérôme Bellarmato
76600 Le Havre
Tarifs : 5€, 3€, gratuit
www.musees-mah-lehavre.fr/musees/hotel-dubocage-bleville

« Récit National », Elisa Moris Vai / « Lambeaux » et « Xslave », Gilles Elie-Dit-Cosaque,
10 mai - 10 novembre 2023
Maison de l’armateur
3 quai de l’Ile
76600 Le Havre
Tarifs : 7€, 5€, gratuit
www.musees-mah-lehavre.fr/musees/maison-armateur

:: Bernard Hasquenoph | 10/07/2023 | 15:55 |

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EN COMPLÉMENT

Conditions de visite :: 11 mai 2023, sur invitation de l’agence Anne Samson Communications : train, bus, déjeuner, visites, catalogue.


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NOTES

[1] Préfet du Calvados, Twitter @Prefet14, 10.05.2023.

[2] « Michel Lamarre et le préfet déposent une gerbe pour commémorer l’abolition de l’esclavage », www.ville-honfleur.com, 10.05.2023.

[3] A lire : Le Havre, port négrier : de la défense de l’esclavage à l’oubli, Eric Saunier, 2007.

[4] Décidément la Normandie est en pointe sur les expositions, « Qui es-tu Apollon ? De Juliobona à la Culture pop » à Lillebonne ayant également reçu cette année ce précieux label.

[5] Le nouveau maire de Bordeaux, Pierre Hurmic (EELV) a chargé Karfa Diallo d’un rapport de préfiguration d’un lieu, la Maison Esclavages & Résistances, porteur de cette mémoire.

[6] « Lettre aux maires – Comment inscrire l’Egalité à Biarritz, Bordeaux, La Rochelle, Le Havre, Marseille et Nantes ? », Karfa Sira Diallo, memoiresetpartages.com, 01.07.2020.

[7] Né au Havre, Jules Masurier (1812-1888) était un négociant-armateur. Il a participé à la traite esclavagiste bien qu’interdite depuis 1815, récidivant à plusieurs reprises, jusqu’en 1860 ! Contraint de quitter la Chambre de commerce locale, il devint malgré tout maire du Havre de 1874 à 1878. Une rue porte son nom en centre-ville. Selon l’association Mémoires & Partages, 5 noms de rue posent problème au Havre, honorant « les notables qui ont participé à ce crime contre l’humanité » : rue Masurier, rue Begouen, rue Boulongne, rue Eyrier, rue Massieu.

[8] Déclaration de M. Édouard Philippe, Premier ministre, sur la convention de partenariat entre l’État et la fondation pour la mémoire de l’esclavage et la création d’un mémorial pour les victimes de l’esclavage, à Paris le 15 novembre 2019.

[9] « Le Havre – Edouard Philippe annonce le 1er groupe de travail sur la mémoire de l’esclavage et du racisme », memoiresetpartages.com, 15.10.2020.

[10] Seule des trois expositions où les photos sont interdites. On se demande bien pourquoi et quel dommage pour sa publicité.



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« La fonction du musée est de rendre bon, pas de rendre savant. » Serge Chaumier, Altermuséologie, éd. Hermann, 2018
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