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Musée du quai Branly, dix ans de précarité

Bernard Hasquenoph | 18/07/2016 | 08:26 | 3 commentaires


Saviez-vous que ses gardiens n’ont pas droit à la cantine du personnel ? Le musée du quai Branly fête ses dix ans, la presse louant son succès. Un aspect échappe pourtant au bilan, l’externalisation massive de ses fonctions. Témoignage de deux ex-agents d’accueil qui font état d’un système de ségrégation mal venu dans ce lieu de dialogue et d’égalité. Puis réponse de l’institution.

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Emblème du musée du quai Branly

18.07.2016 | FIN 2015, LE MARCHÉ DE L’ACCUEIL du musée du quai Branly - Jacques Chirac changea une nouvelle fois de prestataire, de nombreuses fonctions y étant externalisées depuis sa création en 2006 comme nous l’expliquons dans cet article introductif : « Quand les musées externalisent, les salariés trinquent ». Aucun des employés alors en place, certains là depuis dix ans, n’étaient assurés d’être repris. Retour sur plusieurs mois de tension qui frisa la grève et sur une situation salariale des plus précaires, à travers le témoignage de deux ex-agents d’accueil (communément appelés gardiens) qui nous ont contactés voilà des mois. Plutôt traumatisés par leur expérience, ils ont souhaité rester anonymes, nous les appellerons donc respectivement A et B. Au-delà de conditions de travail plutôt difficiles, ils témoignent d’un système de ségrégation du personnel plutôt choquant dans un lieu qui prône autant l’altruisme. N’est-ce pas son fondateur Jacques Chirac, à qui le musée consacre une exposition hommage cet été, qui déclarait à sa création : « Il n’existe pas plus de hiérarchie entre les arts et les cultures qu’il n’existe de hiérarchie entre les peuples. C’est d’abord cette conviction, celle de l’égale dignité des cultures du monde, qui fonde le musée du quai Branly » ? Visiblement, cette philosophie ne s’applique pas en interne quand on apprend, entre autres choses, que les employés sous-traités n’ont pas accès à la cantine du personnel donnant sur le jardin. Leur est réservée au deuxième sous-sol une salle où ils amènent leur repas. De par leur statut, ils restent comme des étrangers sur leur propre lieu de travail. Pour répondre à leurs critiques, nous avons bien évidemment sollicité les sociétés sous-traitantes mises en cause - Muséa (Phone Régie) et Elior FMC - ainsi que le musée lui-même. Seule la direction de ce dernier nous a répondu favorablement, sans nous recevoir pour autant. Nous publions ses réponses à la suite de cet entretien.

MINI-SOMMAIRE
# Quand les musées externalisent, les salariés trinquent
# Entretiens croisés de deux ex-agents d’accueil du musée du quai Branly
# La parole au musée du quai Branly

Entretiens croisés de deux ex-agents d’accueil du musée du quai Branly

Quand avez-vous commencé à travailler au musée du quai Branly ? Et sous quelles conditions ?
A. J’ai été embauchée en 2012 en qualité d’agent d’accueil spécialisée. Je n’ai pas signé directement avec le musée du quai Branly mais avec Phone Régie, une entreprise prestataire extérieure spécialisée dans l’accueil qui était là depuis l’ouverture du musée. Les profils retenus étaient plutôt des personnes ayant eu un cursus dans le domaine artistique et un minimum bilingues, ce qui était mon cas. Mes études ont porté sur les politiques culturelles et j’ai voué mes recherches de master à ce musée. Pour un CDI de 35 heures, je touchais l’équivalent d’un SMIC toutes primes confondues. Je travaillais un week-end sur deux et certains jours fériés, majorés de 25%.

Et vous ?
B. Je suis arrivé au musée du quai Branly sous Phone Régie, également en tant qu’hôte d’accueil. Comme beaucoup je ne trouvais pas de travail dans ma branche, j’ai alors postulé au musée en me consolant d’atterrir tout de même dans une institution culturelle. Nous étions nombreux à être diplômés bac+3, bac+5 en sciences humaines. Nous comptions même quelques thésards dans l’équipe.

En quoi consistait votre poste ?
A. A mon arrivée, il y avait deux équipes distinctes : une dédiée à l’accueil pour l’information, le vestiaire, etc, et une autre affectée aux collections, celle pour laquelle j’ai été recrutée. La première année, j’assurais l’orientation du public à différents endroits du plateau. Nous devions passer régulièrement des « tests de connaissances » pour lesquels nous étions notés et avions quelques contrôles audits. Mon équipe avait aussi en charge la sécurité. Autrement dit, nous devions assurer la surveillance des œuvres, l’évacuation du public le soir ainsi qu’en cas d’urgence. Tout cela sans en avoir le titre. Il n’y avait à ce moment-là aucun agent spécialisé affecté à la sécurité si ce n’est aux portiques d’entrée, le musée n’était absolument pas en règle.

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Jardin du musée du quai Branly

Malgré tout, l’ambiance était bonne ?
B. Un peu avant l’été 2012, nous avons émis un préavis de grève pour dénoncer nos conditions de travail : des exigences toujours à la hausse, des tâches obligatoires toujours plus nombreuses, mais une rémunération et une reconnaissance toujours au plus bas. Nous devions aussi subir l’infantilisation des équipes. Nous écopions de sanctions au bout de 3 « mauvais points », nos tests de connaissances étaient notés avec publication d’un classement et d’éventuelles récompenses aux meilleurs. C’était le flicage intempestif. Notre préavis de grève a créé un scandale, au musée comme chez le prestataire. Au siège de Phone Régie, des collègues ont participé à des négociations qui se sont étalées sur plusieurs semaines. Nous étions encore trop naïfs pour réaliser qu’il s’agissait de noyer le poisson... Les choses ont traîné et nous avons changé de prestataire sans rien obtenir.

Que s’est-il passé alors ?
A. C’est là qu’au bout de ma première année, Phone Régie a perdu le marché suite à un appel d’offres renouvelé tous les 3 ans. Nos contrats ont été transférés vers Elior FMC, une autre entreprise sous-traitante dont le principal domaine est la restauration mais qui venait de développer une petite filiale dans l’accueil.
B. Nous avons passé un mois entier sans savoir si nous serions repris ou non et si nous allions conserver le peu d’avantages que nous avions car en réalité, les contrats n’avaient pas été transférés. Beaucoup ont perdu des primes d’ancienneté. L’équipe était sous le choc, le musée était indifférent.

Cela a changé votre quotidien ?
A. Nos conditions de travail en ont été profondément modifiées. Les deux équipes ont été mixées, nos tâches sont devenues encore plus polyvalentes, sans revalorisation de salaire. Nous tournions chaque heure sur plusieurs postes : accueil, billetterie extérieure, point information, contrôle des billets, orientation sur le plateau des collections... En revanche, une équipe d’agents de sécurité a enfin été mise en place. Lors de cette passation, nous avons manifesté notre colère car nous avions effectivement perdu des avantages. Nous avons réussi à obtenir quelques changements mineurs. J’en garde le souvenir d’une période tendue. C’est là que j’ai pris conscience de la précarité de nos emplois.

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Caisses extérieures du musée du quai Branly

B. Avec le nouveau prestataire, les choses ont empiré. L’organisation a été catastrophique pendant des mois. Les agents d’accueil ont dû eux-mêmes former deux de leurs chefs d’équipe. Nous faisions régulièrement des journées de près de 10 heures, avec seulement 1h de pause pour déjeuner, ce qui était illégal. Cela n’a été rectifié que très tardivement. Nos fiches de paie étaient bourrées de fautes et on avait des difficultés à obtenir le remboursement de nos titres de transports... Des collègues se sont retrouvés dans des situations financières extrêmement délicates, ne pouvant pas payer leur loyer car ils leur manquaient des centaines d’euros sur leurs paies. Nous parlions très souvent de grève entre collègues mais dans ce genre de situation c’est difficile d’obtenir l’unité, entre les désespérés, les résignés qui n’y croient plus et ceux qui ont peur des représailles. Malgré tout, un débrayage a été organisé un matin d’hiver, pendant deux heures avant l’ouverture au public. A une quarantaine, on a marché autour de l’enceinte du musée, munis de pancartes et clamant des slogans. La direction du quai Branly a reçu quelques collègues en urgence. A la suite de cela, nous avons effectivement obtenu quelques améliorations mais rien de notable.

 Mais pourquoi à l’extérieur du musée et pas dedans ? 
B. Nous n’en avions pas le droit. Notre employeur n’étant pas le musée, nous aurions dû aller au siège du prestataire pour protester. C’est ce qui était écrit dans notre contrat. Bref, la direction du quai Branly a reçu malgré tout quelques collègues en urgence. A la suite de cela, nous avons effectivement obtenu quelques améliorations mais rien de notable.

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Cantine réservée au personnel du musée du quai Branly

Quelles relations entreteniez-vous avec le reste du personnel du musée ? Comme employés d’un prestataire extérieur, vous étiez traités différemment ?
A. Oui, on ne nous considérait pas comme faisant partie du personnel. Par exemple, nous n’avions pas accès à la cantine du musée, ni aux activités sportives proposées en interne [1]. Encore moins à la soirée festive de fin d’année du personnel où nous n’étions pas conviés. En guise de salle de pause, nous n’avions droit qu’à une salle de débarras de même pas 15m2 qu’on menaçait constamment de nous fermer. Et la liste de ce genre de choses est longue. Un responsable nous faisait vivre un enfer, il nous prenait en photo à notre insu pour nous surveiller. Pour l’anecdote, je me souviens avoir eu, avec l’une de mes collègues, des remontrances de la part d’un membre du personnel du musée pour avoir mangé des friandises lors d’une pause devant l’entrée administrative. Ils étaient l’élite, nous les « moins que rien ». La plupart ne répondaient même pas à nos bonjours. Heureusement, quelques personnes ne portaient pas un jugement négatif sur nous, comme par exemple les conférencières, mais elles aussi sont employées par un prestataire extérieur. Au musée du quai Branly, il y a une forte hiérarchie et le « petit personnel » qui porte l’uniforme est le plus discriminé.

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Salles de pause réservées aux agents externalisés du musée du quai Branly ©DR

Fin 2015, vous avez encore changé de prestataire. La société Muséa a remporté l’appel d’offres pour les postes que vous occupiez...
A. Il faut savoir que Muséa, spécialisée dans l’accueil culturel, est une filiale de Phone Régie qui nous avait recruté au départ. L’entreprise imposait de nouvelles conditions de travail : planning modulable d’une semaine sur l’autre, taux horaires inférieur à 10 euros, perte des majorations les dimanches et jours fériés, perte de l’ancienneté, baisse du montant des tickets restos...
B. Ces modifications de conditions de travail sont dues au fait que Muséa n’applique pas la convention collective des prestataires de service, mais celle des parcs d’attraction et de loisirs, beaucoup moins avantageuse pour les employés [2]. La base horaire est de 35 heures mais elle est lissée sur toute l’année. Selon les besoins du musée, la fréquentation des expositions et les périodes creuses, vous effectuerez des semaines tantôt de 10 heures, tantôt de 42 heures. Et vous pouvez travailler 6 jours sur 7 de façon illimitée. Vous n’avez plus de vie personnelle et êtes corvéable à merci. Vous découvrez votre planning seulement deux semaines à l’avance. C’est la flexibilité maximale.
A. Et surtout, on nous annonçait que pour conserver notre travail au musée, nous devions passer un nouvel entretien d’embauche, en spécifiant le poste choisi (agent vestiaire, agent réservation etc..) ainsi qu’un test d’anglais. Pourtant, j’étais en CDI depuis 4 ans et certains même depuis l’ouverture du musée, soit 10 ans !

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« Les 3 règles d’or de l’accueil Muséa », plaquette publicitaire.

Comment la passation s’est-elle déroulée ?
A. Mal. Pour ceux qui ne souhaitaient pas rester, notre ancien prestataire Elior FMC ne disposait que de peu de postes de reclassement et aucun sur des sites culturels. Ses dirigeants refusèrent au départ tout licenciement économique ou rupture conventionnelle, ce qui revenait à pousser les gens à la démission sans possibilité de toucher le chômage ! On sentait que Phone Régie à travers Muséa revenait au musée en mode victorieux, cherchant à dissoudre l’équipe solidaire que nous formions. Pour ma part, que je reste dans ces conditions ou que je continue avec Elior qui n’avait rien à proposer dans le milieu culturel, je me voyais sans aucune perspective d’avenir. J’ai passé tout de même l’entretien d’embauche avec Muséa pour pouvoir décider ensuite plus clairement.
B. Certains, assez nombreux, n’ont pas voulu se plier à cet exercice humiliant et ont choisi de ne pas postuler. C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase : mendier pour sauver sa place après plusieurs années de service ! Parmi eux, quelques uns ne voulaient pas démissionner et refusaient les propositions de reclassement d’Elior FMC, sur des sites aussi très éloignés du domicile. Dans ce cas, il leur avait été stipulé qu’ils ne seraient plus payés passé la date de fin de contrat au Quai Branly, bien qu’ils restent employés chez Elior FMC. Je sais que des salariés ayant subi le même sort, ont obtenu gain de cause aux prud’hommes.

Avez-vous été soutenu par le reste du personnel ? Comment ont-ils réagi ?
A. Nous avons été soutenus par notre équipe d’encadrement sur le terrain qui a toujours été formidable, par les guides conférencières et les autres services externalisés. C’était le sujet dont tout le monde parlait et beaucoup étaient outrés de ce qui nous arrivait...

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Hall du musée du quai Branly

Durant toute cette période, quelle a été l’attitude de la direction du musée du quai Branly ?
A. Elle voyait parfaitement le climat de tension qui régnait parmi nous mais elle ne s’attendait pas, je crois, à ce que cela prenne de l’ampleur. Muséa les avait informés que la totalité du personnel ne serait pas reprise. Consciente, je suppose, que nous exprimerions notre colère et avec le souci de préserver l’image du musée avant tout, la direction a fait pression afin que le plus soit repris.
B. Effectivement, mais uniquement quand ils ont senti qu’ils risquaient une grève reconductible.

Il y a eu un mouvement de grève ?
A. Une grève était sur le point d’éclater suite aux entretiens d’embauche de Muséa début octobre. Pour savoir qui allait être repris, on nous a fait attendre jusqu’à début novembre, ce qui a été très lourd à supporter. Rien ne s’est passé comme prévu. Alors que des contrats avec des volumes horaires différents avaient été annoncés, n’ont été proposés que des 35h. On nous avait fait remplir des fiches de disponibilités dont il n’a été tenu aucun compte. Mentionnons que certains avaient des contraintes avec leurs enfants. Comme si on devait oublier sa vie privée pour n’être qu’une jolie pâte à modeler ! Personne n’avait le même taux horaire, sans aucune logique. Avec mes 4 ans d’ancienneté, on me proposait moins qu’une collègue fraîchement arrivée. Certains avaient reçu l’assurance d’être repris à leurs postes. Et, surprise, un agent d’accueil se retrouvait au service réservation et inversement. Enfin, le plus choquant était la non reprise d’agents qui avaient 10 ans d’ancienneté. En novembre, la grève était imminente, soutenue par le syndicat SUD de chez Elior et la CGT Culture du musée. De peur, à mon sens, que son image soit écornée dans la presse, la direction est intervenue auprès de Muséa. Et puis il y a eu ces terribles attentats...

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Plateau des collections du musée du quai Branly

Comment les choses se sont-elles terminées pour vous ?
A. Avant cela, mon projet était de rester travailler au musée et d’entamer une formation pour me réorienter. Mais ce n’était pas possible avec les nouvelles conditions. J’ai fini par obtenir une rupture conventionnelle avec Elior qui a voulu me la refuser au prétexte que j’avais accepté de passer un entretien avec Muséa. Mais c’était mon droit de ne pas juger intéressante l’offre qui m’avait été faite. On m’a dit que je ne voulais pas travailler ! Il a fallu plusieurs réunions où l’on s’est battus avec l’aide des syndicalistes. Il y eut des cris et des hurlements... Au cours de tous ces mois d’incertitude, je faisais des insomnies sévères et des crises d’angoisses. J’ai perdu plusieurs kilos. Je me rappelle être rentrée de la dernière réunion en grand état d’épuisement et en larmes. C’était le soir des attentats.

Combien parmi vous êtes partis ou restés ?
B. Tandis que la passation entre Phone Régie et Elior n’avait provoqué que 3 ou 4 départs volontaires puisque la totalité du personnel était reprise, l’arrivée de Muséa a entraîné le départ d’une quinzaine de personnes. Certains qui avaient accepté de postuler, bien que repris, n’ont pas voulu rester, dégoûtés et horrifiés à la vue des nouvelles conditions de travail. D’autres ont été recalés dont deux femmes qui avaient 10 ans d’ancienneté et faisaient très bien leur travail. L’équipe a été totalement éclatée.
A. Grâce aux syndicalistes et sous la menace d’une grève, elles ont été finalement « repêchées » avec l’appui du musée. Il a été question d’une charte sociale pour qu’à l’avenir les salariés en CDI n’aient pas à postuler à leur propre poste en cas de changement de prestataire [NDLR : charte sociale relative aux relations du ministère de la Culture et de la Communication avec ses prestataires, décembre 2015.]. Une grande partie du personnel d’accueil a changé. Nous étions plus qu’une équipe, une famille et je vous assure avoir vécu la plus belle des aventures humaines au musée du quai Branly. Nous étions classés n°1 par le Conseil Régional du Tourisme pour la qualité de notre travail. Mais aujourd’hui, qui voudrait s’investir dans ce type d’entreprises ? A plus de trente ans, je me retrouve à zéro, au chômage, et je suis retournée vivre chez mes parents en province car je ne pouvais plus payer mon loyer à Paris. Ce système de précarité a bouleversé ma vie.

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Jardin du musée du quai Branly

Que pensez-vous de cette tendance des musées à externaliser de plus en plus les services ?
B. Il y a la responsabilité des prestataires mais surtout celle des musées qui les choisissent, cautionnent leurs agissements, sachant très bien ce qui se passe dans leur établissement. La politique du moins cher est reine, au détriment de l’humain. Aucune reconnaissance du travail fourni, aucune gratitude. Au bout de 10 ans de bons et loyaux services, vous pouvez être jeté sans un merci, ni aucune considération. Sous couvert de grandes valeurs humanistes, les musées exploitent leurs personnels via la sous-traitance. Ils peuvent ainsi conserver un moyen de pression sur ce personnel déjà précaire.
A. Je vais vous répondre au regard de mes études mais surtout de mon expérience. Notre volonté est que les gens sachent les dessous d’un lieu comme le musée du quai Branly qui défend des valeurs comme le respect de l’Autre et se targue de dénoncer l’esclavagisme, les discriminations, la segmentation de l’Humanité avec un slogan accrocheur « Là où dialoguent les cultures »... Mettre en lumière les cultures extra-européennes en montrant qu’elles sont égales aux occidentales est louable et nécessaire. Mais ne croyez-vous pas qu’au sein des institutions muséales, le dialogue doit aussi avoir lieu ? C’est tous ensemble que nous actionnons les rouages de la machine. Le « petit personnel » n’a pas à subir l’exploitation, la discrimination salariale, l’humiliation, la précarité... A l’occasion des 10 ans du musée du quai Branly, je voudrais dire que tout ce système est à revoir, là comme ailleurs. Ouvrons-nous au dialogue, je parle d’un dialogue concret et non fantasmé. Ecoutons-nous, échangeons nos regards, cessons l’hypocrisie. Nous autres, sommes prêts.

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Devant le musée du quai Branly

La parole au musée du quai Branly

Nous avons sollicité le musée du quai Branly afin de nous entretenir avec un responsable, non seulement pour recueillir sa réaction aux témoignages recueillis d’ex-agents externalisés, mais aussi pour connaître le pourquoi et le comment de ce mode de gestion du personnel original dans le paysage muséal français. La personne la plus habilitée à nous répondre sur ces questions nous semblait être Jérôme Bastianelli, le directeur général délégué du musée. Malheureusement, le service presse du musée, en la personne de Nathalie Mercier directrice de la communication, nous a opposé un refus, M. Bastianelli devant faire face à « beaucoup de demandes d’interviews » en cette période d’anniversaire des dix ans de l’institution. Nous n’avons eu alors d’autre choix que de faire parvenir nos questions par mail. Ce qui fut fait le lendemain. Voici les réponses reçues un mois plus tard [3]. Nous regrettons de n’avoir pas pu nouer un véritable dialogue, ce qui aurait permis de préciser certains points. Quant aux deux sociétés sous-traitantes Muséa (Phone Régie) et Elior FMC citées par les employés, la première, via son agence de communication, nous a demandé nos questions avant de refuser d’y répondre quand la seconde que nous avons eu au téléphone, une fois nos questions transmises, n’a plus donné suite à nos sollicitations malgré nos relances.

 Pourquoi le musée du quai Branly a-t-il fait le choix de l’externalisation d’un nombre important de ses fonctions ? 
Musée du quai Branly. Comme d’autres établissements publics à Paris et hors région parisienne, le musée du quai Branly-Jacques Chirac a recours à des prestataires pour mettre en œuvre une partie des fonctions liées à l’accueil du public (agents d’accueil et de surveillance, sécurité incendie, propreté) ainsi qu’à l’exploitation de son bâtiment (maintenance des installations, signalétique, informatique). Afin de faciliter la coordination de ces différentes activités et leur bonne articulation avec les impératifs du musée, le pilotage de ces prestations est réalisé par une entreprise unique, titulaire d’un marché multiservices, dont les responsables sont en interaction permanente avec les différentes directions de l’établissement. C’est un mode de gestion qui s’est opéré dès l’ouverture du musée, le musée ayant fait le choix, dans le cadre notamment du plafond d’emploi qui lui a été alloué par ses tutelles, d’être centré sur son cœur de métier (patrimoine et collections, recherche et enseignement) pour les emplois internalisés, et de pouvoir s’appuyer plutôt sur des compétences extérieures pour les aspects plus généraux du fonctionnement au quotidien du musée.

 L’externalisation des services permet-elle une réduction des coûts ? 
MQB. Ce n’est pas ainsi que raisonne le musée : la réduction des coûts n’est pas l’objectif prioritaire qui guide notre réflexion quant à l’externalisation de certains services techniques ou support. Et précisément, il est par ailleurs complexe de déterminer l’impact exact sur la réduction des coûts car cela supposerait une analyse complète des coûts associés au contrat multiservices, mais aussi du temps consacré par les équipes du musée au pilotage et au suivi de ces services.

 Quel bilan en tirez-vous au bout de dix ans ? 
MQB. Le musée du quai Branly ne prétend pas détenir un mode d’organisation transposable tel quel à d’autres structures, mais considère que le choix qui a été réalisé à la création de l’établissement a permis d’assurer un fonctionnement tout à fait satisfaisant et un niveau de service plébiscité par les visiteurs (97 % de visiteurs s’estiment « satisfaits » de leur visite, 64% « très satisfaits »). L’avis du public fait naturellement partie des principaux critères d’évaluation de notre mission de service public.

 Y a-t-il d’autres fonctions externalisées en dehors du contrat multiservices ? 
MQB. Comme tout établissement public, le musée du quai Branly a recours, sur la base d’appels d’offres, à des entreprises pour la réalisation de tâches qu’il ne saurait réaliser seul (par exemple pour la maîtrise d’œuvre d’opérations de travaux ou de transport d’œuvres, pour la réalisation des catalogues d’exposition, pour les conférenciers, pour la création graphique… ).

 Pourquoi ne pas internaliser des fonctions aussi essentielles que les agents d’accueil ou les guides/médiateurs ? 
MQB. Le constat objectif que nous effectuons après 10 ans est que le comité régional du tourisme de Paris-Île-de-France classe régulièrement le musée du quai Branly en tête des établissements publics culturels pour la qualité de son accueil. Il en va de même pour les activités de médiation, réalisées au sein du musée ou hors-les-murs dans des communes de la couronne parisienne, dans les hôpitaux ou en prison. Les modalités d’organisation de ces prestations, qui impliquent conjointement les équipes du musée et des prestataires spécialisés, compétents et de référence sur ces questions, paraissent être de nature à répondre au mieux aux attentes de nos publics, dans le cadre spécifique du musée du quai Branly-Jacques Chirac.

 Intervenez-vous et disposez-vous d’un droit de regard sur les conditions de travail des employés externalisés ? 
MQB. Les salariés des entreprises qui interviennent au musée du quai Branly dépendent directement de leur employeur. L’établissement ne saurait, sous peine de commettre des actions assimilables à un délit de marchandage ou à un prêt de main d’œuvre illicite, s’immiscer dans les modalités de gestion des ressources humaines de ces entreprises. Néanmoins, le musée ne se désintéresse bien évidemment pas des conditions de travail de ces salariés. La qualité de leurs conditions matérielles de travail, notamment dans les locaux mis à leur disposition (bureaux, vestiaires, espaces de détente…), est une préoccupation constante de l’établissement, et le musée a également l’occasion de faire valoir ses arguments auprès du prestataire quand l’intérêt du service public est en jeu.

 Quels services partagent les employés externalisés avec les salariés du musée : cantine, salle de repos, activités du CE, etc. ? 
MQB. Par leurs activités, les salariés du contrat multiservices sont en lien constant avec les agents du musée, et entretiennent ensemble des relations professionnelles quotidiennes. Par ailleurs, les agents qui interviennent au titre du contrat multiservices ont accès aux vestiaires, salles de repos et réfectoire situés dans les bâtiments administratifs du musée (Université et Auvent) [NDLR : il s’agit d’espaces réservés aux agents externalisés qui n’ont pas accès aux salles du personnel du musée, cf. note 1]. Par exemple et entre autre exemple, comme pour les agents du musée, un quota de places leur est réservé lors des répétitions générales ou des premières de spectacles organisés dans le théâtre Claude Lévi-Strauss. Le musée du quai Branly étant un établissement public à caractère administratif, il ne possède pas de comité d’entreprise.

 Que répondez-vous aux employés externalisés qui peuvent se sentir traités différemment, voire discriminés, vis-à-vis des salariés du musée ? 
MQB. Nous n’avons pas connaissance de telles déclarations. En 10 ans, la direction générale du musée n’a jamais été saisie directement par des employés du contrat multi services sur des sujets de discrimination. Comme déjà précisé dans les questions précédentes, la direction du musée du quai Branly-Jacques Chirac prête une attention régulière aux bonnes conditions de travail des salariés qui exercent leurs métiers au sein de l’établissement.

 Que pensez-vous du fait qu’à chaque passation de contrats entre prestataires, les personnels ne sont pas sûrs d’être repris et/ou perdent des avantages ? 
MQB. Les situations de transition entre contrats sont couvertes par les dispositions du code du travail et par les conventions collectives en vigueur dans chaque branche concernée. Pour la plupart des salariés, la reprise est automatique, aux mêmes conditions de salaire, d’horaires et d’ancienneté. Lors de la dernière transition, en décembre 2015, tous les agents de sûreté et de sécurité et tous les agents de nettoyage qui ont souhaité poursuivre leur mission au musée du quai Branly ont pu le faire. Concernant les agents d’accueil, pour lesquels il n’existe pas de convention collective de reprise, trente-sept personnes ont manifesté leur intérêt de rester au musée, et trente-cinq d’entre elles ont été recrutées par le nouveau prestataire. Une autre personne a reçu une proposition de l’entreprise entrante (qui n’avait aucune obligation de le faire) sur un autre site. La dernière personne a reçu des propositions de poste de la part de l’entreprise sortante.

 Comment avez-vous gérer les tensions lors de la reprise des missions d’accueil fin 2015 par Muséa ? Comment expliquez-vous le départ majoritaire des agents ? 
MQB. Les agents d’accueil sont, dans leur écrasante majorité, restés en poste au musée du quai Branly. De ce point de vue, le musée du quai Branly est allé au-delà des bonnes pratiques que prévoit la Charte sociale du ministère de la Culture et de la Communication concernant ses relations avec ses prestataires, signée le 17 décembre 2015 avec l’ensemble des organisations syndicales du ministère (c’est-à-dire postérieurement à la période de changement de prestataire). Cette charte prévoit en effet, ainsi que le musée l’avait mis en œuvre, l’existence d’une clause dans le marché définissant les conditions de réversibilité, ainsi que l’obligation de fournir, pour le prochain prestataire, toutes les informations utiles à la reprise du personnel. Une période de recouvrement a également été mise en place, à l’initiative du musée, afin de faciliter cette transition.

 Maintenir ces personnels dans une situation professionnelle fragile est-il compatible avec le message altruiste véhiculé par le musée du quai Branly ? 
MQB. Le musée ne partage pas cet avis. D’après une analyse conduite récemment, la part des salariés du contrat multiservices dont l’ancienneté était supérieure à un an était comprise entre 70 et 78 % en 2013-2014. Le turnover est donc limité. Comme dans toutes nos procédures de marchés publics qui s’y prêtent, nous incluons des critères en matière de responsabilité sociale pour sélectionner l’entreprise titulaire du contrat multiservices. Les engagements de l’entreprise lié à l’appel d’offre, incluent par exemple, le taux d’emploi en CDI, qui ne peut être inférieur à 95 % (ce taux est aujourd’hui de 98 % au sein du musée), le nombre d’heures de formation initiale et continue, le taux de turnover, le nombre d’accidents du travail, etc.

:: Bernard Hasquenoph | 18/07/2016 | 08:26 | 3 commentaires

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EN COMPLÉMENT



VOS COMMENTAIRES


6.09.2016 | romain |

Je ne suis pas d’accord avec le commentaire du 27-07 (par contre je soutiens totalement Sophie, bonjour au passage ;) )

Je travaille au musée et on ne peut pas parler de rapt des collections. le MNAAO avait fermé et le musée de l’homme délaissait ses collections extra-européennes (une partie n’a pas pu être récupérable tant la moisissure rongeait ces collections exposées dans des espaces très peu adéquats - certaines vitrines dataient de 1937). Pour l’histoire, le musée de l’homme a demandé au MQB des conseils pour ses nouveaux espaces de stockage à Chaillot et n’a pas remis en cause ce déplacement de collections (qui restent propriété de l’Etat qu’elles soient à Chaillot ou au MQB). Et il y a aussi la collection Barbier-Muller, ça personne n’en parle jamais.

L’esprit zoo humain n’est pas justifiée, le musée a toujours été en première place pour la restitution des biens culturels spoliés aux cultures non-européenne (voir ce qui se passe jeudi 8 au musée ; l’affaire du Bénin est en pourparler suite à l’article incendiaire du Monde).

Le musée est loin d’avoir 0 scientifique, les conservateurs sont tous diplômés de l’INP et l’écriture des catalogues, longtemps sous-traitée, a été recentrée ce printemps (voir les nombreux ouvrages et guides récents entièrement composés par les conservateurs).

Le fait de « placer des copains » était en vogue il y a 8 ans mais plus maintenant, voir la vague d’embauche incroyable de cet été et cet automne.

Ensuite, certes, le musée est très élitiste est il y a des manquent (notamment dans l’accès à la compréhension des oeuvres plus facile (plus de médiation écrite) mais c’est c’est Jean Nouvel qui ne le veut pas (il ne faut pas « perturber la lisibilité des œuvres »).

Et, enfin, on ne dit pas « chirac-èque » mais chiraquien(ne) (voir n’importe quel dictionnaire à Chriac)


27.07.2016 | manu |

On peut légitiment comprendre la misère humaine et financière créée par le niveau nul, mais vraiment nul du management en France qui se repose sur des DRH et consort (externalisation) car on ne sait pas juger une personne sans CV préformatté grandes écoles etc. Alors qu’aux USA, on juge sur pièce le candidat, le CV étant plutôt une archive.

Ceci dit et cela ne s’applique qu’à ma connaissance des musées de France, il y a un nombre pas négligeable de personnels qui profitent de leur fonctionnarisation pour en faire le minimum : 6 mois de quasi vacances par an, pas de rapport d’activité qui puisse etre obtenu (sinon hurlements) et aucun responsabilité prise. Une vraie salle d’attente. Absence systématique les week-ends car toujours en urgence famille (certains ont enterré leurs parents 10 fois...). Et les hierarchies consentent sinon elles devraient justifier ces recrutements « pourris ». Cela ne concerne qu’une minorité (10 % ?) alors que la majorité trime. Mais cela prend les boulots de personnes plus motivées. D’ou les externalisations, flexibilité obligeant.

Je ne reviens pas sur cette gabegie chirac-èque que constitue le quai Branly, ce rapt des collections de deux autres grands musées préexistants (musée de l’Homme et des arts africains et océaniens) et ce, dans une conception architecturale « conceptuelle » (à 2-3 balles) autiste et ignorante de ce qu’est un musée. C’est le zoo_humain2.0 Avec 0-scientifiques/recherche ou presque, les technocrates dictant aux techniciens ce qu’ils ont à faire sans sourciller, ainsi on place les copains en haut et on use la corde par le bas. Sans trop faire appel aux ceux qui savent, restés au musée de l’Homme, dénué de 90% de ces collections ou prou... mais voila, entre le superbe réseau Résistance et un statut d’état dans l’Etat, la technocratie se devait se démonter cette compétition intolérable...


18.07.2016 | Sophie De Magalhaes |

Bonjour,

J’ai travaillé au musée du quai Branly de 2009 à 2011. Après mon départ je suis restée en lien avec mes anciens collègues et je confirme à 100% les propos rapportés ici. Je rapproche cet article de la vidéo d’une autre agent d’accueil de la Cinémathèque française. Notre génération voit l’émergence d’un prolétariat du tertiaire et d’une scission au sein de la société. Ne travaillez pas au musée Chirac sous peine d’y perdre votre sante mentale !


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NOTES

[1] Les employés externalisés du musée du quai Branly, dont les agents d’accueil, n’ont pas accès à la cantine du personnel - « restaurant du personnel »- située dans le jardin, sous le café Branly (cf. photo). Ils bénéficient parfois de titres-restaurant et doivent apporter leur nourriture. Ils disposent de salles réservées, séparées du reste du personnel : un « réfectoire » situé au deuxième sous-sol, équipé de micro-ondes et d’un frigo, sans lumière de jour ni réseau, fréquenté surtout par les agents de sécurité ou de nettoyage mais peu par les agents d’accueil qui, n’ayant que peu de temps pour déjeuner, le jugent trop éloigné de leur espace de travail ; une salle de pause exigüe (cf. photo de gauche) au niveau -1, à hauteur des vestiaires des visiteurs, utilisée par les seuls agents d’accueil ; une autre petite salle de pause au même niveau surnommée « La Tisanière » (cf. photo de droite) équipée d’un micro-onde et d’un distributeur de boissons où la plupart des agents d’accueil déjeunent, souvent entassés avec d’autres agents externalisés.

[2] Muséa est adhérent du Syndicat National des Espaces de Loisirs, d’Attractions et Culturels (SNELAC).

[3] Demande envoyée par mail au service presse du musée du quai Branly le 27 mai 2016. Réponse téléphonique le 30 mai. Questions envoyées par mail le 31 mai. Réponses reçues le 29 juin, un premier mail envoyé le 23 juin ne nous étant pas parvenu.



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UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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