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Bouchard à La Piscine, entre ombre et lumière

Bernard Hasquenoph | 7/01/2019 | 17:49 |


A Roubaix, le musée La Piscine expose désormais l’atelier d’Henri Bouchard, sculpteur controversé pour sa participation active à la Collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. Un sujet sur lequel toute la lumière reste à faire, y compris par le musée plus que confus.

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Dans l’atelier d’Henri Bouchard

07.01.2019 | SPECTACULAIRE. L’ensemble apparaît au détour de la nouvelle galerie consacrée à la sculpture du musée La Piscine, à Roubaix, créant un effet visuel saisissant. Une accumulation de 900 pièces de toutes tailles - du médaillon à la statue monumentale - et de toutes matières - bronze, pierre, plâtre - concentrée dans un minimum d’espace. On pourrait croire une installation, il s’agit d’un atelier d’artiste reconstitué, avec sa planche à clous (pour maintenir la terre glaise que l’on modèle pour un bas-relief) et son poêle à bois d’origine. Celui d’Henri Bouchard (1875-1960), artiste peu connu, sculpteur natif de Dijon où il est enterré, habitué des commandes publiques, d’un style réaliste, volontiers qualifié de pompier, qui évolua vers plus de dépouillement [1]. Une carrière classique qui le conduisit d’élève à professeur aux Beaux-Arts de Paris, de Premier Grand Prix de Rome à pensionnaire à la Villa Médicis, jusqu’à l’Institut où il devint membre de l’Académie des beaux-arts en 1933 [2]. A Paris, on le connaît par son Apollon Musagète, Esplanade de Trocadéro, ou par la façade sculptée de l’église Saint-Pierre-de-Chaillot. Partout en France, on retrouve ses statues et monuments aux morts, dispersés dans l’espace public.

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Reconstitution de l’atelier d’Henri Bouchard / musée La Piscine

Aucun lien donc avec la ville des Hauts-de-France, si ce n’est que dès 1902 le directeur de ce qui est alors le musée national de Roubaix valorise une collection de plâtres liés à des commandes de monuments publics, ce qui va marquer l’orientation future de l’institution. Quand en 2001, le musée d’art et d’industrie de Roubaix, désormais de statut municipal, rouvre dans une ancienne piscine Art Déco réhabilitée par l’architecte Jean-Paul Philippon, la sculpture décorative occupe une place de choix. Les statues disposées autour d’une portion de bassin sauvegardé symboliquement participent à créer la signature visuelle du monument, avec ses vitraux solaires semi-circulaires qui font l’admiration du public. L’établissement connaît un grand succès, attirant plus de 200 000 visiteurs & visiteuses à l’année, revitalisant le quartier, participant à changer l’image de la ville et à la faire connaître au-delà même de la France.

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Bassin du Musée La Piscine

Le musée continue d’enrichir sa collection, par don ou acquisition, privilégiant la sculpture figurative, de 1850 à 1950, restée dans l’ombre des avant-gardes et quelque peu passée de mode, avant que le musée d’Orsay lui redonne une attractivité. En 2018, afin de déployer ce fonds, La Piscine s’agrandit avec une extension contemporaine confiée à nouveau à Jean-Paul Philippon, qui joue avec bonheur la rupture avec l’ancien bâtiment (sans choquer, on ne sait pourquoi, les habituels pourfendeurs de ce genre d’effet). C’est dans ce cadre que vient s’insérer l’atelier d’Henri Bouchard autrefois situé à Paris, au 25 rue de l’Yvette (16e) où l’artiste vivait avec sa famille. Son fils François et sa belle-fille, Marie, chimiste devenue conservatrice pour se dévouer à l’oeuvre de son beau-père, en avait fait un musée, ouvert depuis 1962 et reconnu par le ministère de la Culture en 1985. L’âge venant, le couple avait souhaité le confier à la Ville de Paris sans que cela n’aboutisse. En 2007, Moïra Guilmart, adjointe au maire Bertrand Delanoë en charge du patrimoine, s’en expliquait dans la presse : « C’est un dossier compliqué, car le couple habite sur place. C’est un atelier qui a un intérêt artistique et ethnologique, mais aussi une maison familiale » [3]. Ailleurs, elle précisait : « Soit on dénaturait le lieu en faisant des travaux, soit on le laissait vivoter, et aucune structure parisienne n’avait la place d’accueillir ce fonds » [4]. Donc, exit Paris. Tant pis pour la capitale.


Par l’entremise d’Antoinette Le Normand-Romain, directrice de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) qui en avait suivi l’affaire comme conservatrice des sculptures au musée d’Orsay puis au musée Rodin, le ministère de la Culture accepta en 2006 de procéder à un transfert de propriété de l’ensemble de cette collection, de l’Association des amis de Henri Bouchard à Roubaix. On parlera ensuite de donation, par commodité de langage. Le musée La Piscine était d’autant plus preneur qu’au-delà des œuvres, le fonds comprenait tout à même de comprendre le processus créatif et la vie d’atelier d’un sculpteur de cette génération, ce qui en ferait un cas unique selon Antoinette Le Normand-Romain : moules, armatures, sellettes, outils, matériaux bruts ainsi que croquis, correspondances et documents administratifs. Un support idéal pour des projets éducatifs tels que souhaitait en mener le musée. Même si l’artiste n’avait aucune attache dans la région, la démarche était au final cohérente et satisfaisait tout le monde. La presse parisienne et nationale s’en fit l’écho, retraçant brièvement la carrière de Bouchard, sans rien noter de fâcheux, pas plus que lors de l’exposition du centenaire de sa naissance, en 1975, au musée des beaux-arts de Dijon [5]. La belle-fille se confiait en souriant, soulagée : « Nous avons une culture de réprouvés. Toujours à contre-courant, de l’art moderne aux démarches institutionnelles : je suis contente que ça s’arrête enfin » [6]. Le déménagement eut lieu en novembre 2007, durant cinq semaines et précipitant, au dire de l’association, la mort du fils de l’artiste, bouleversé, à 91 ans, de voir s’évanouir ainsi toute sa vie. Il était prévu que l’atelier soit remonté à Roubaix pour 2010.

COLLABORATION ARTISTIQUE
A Roubaix, en revanche, le projet ne faisait pas l’unanimité. Au conseil municipal du 29 mars 2007, l’élu Vert Christian Carlier avait présenté un amendement contre “la donation Bouchard”, décidée pourtant deux ans auparavant, pour un transfert évalué à 274.000 euros. Il questionnait avant tout la valeur de l’artiste : « Mérite-t-il que nous lui consacrions à terme tant d’argent ? Mérite-t-il que nous prenions ces risques ? Peut-il vraiment être la base d’un projet pédagogique à l’intention de notre jeunesse ? ». L’élu avait pris connaissance de pans de la carrière de l’artiste tus à la présentation du dossier : sa participation à la création d’un monument À la gloire du génie colonisateur français érigé en 1930 en Algérie (démoli dès l’Indépendance en 1962) mais surtout son « rôle actif dans la collaboration artistique pendant l’Occupation ».

Et de rappeler quelques faits sommaires, documentés notamment par l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac, spécialiste de la question, mais qui, dans ses ouvrages, ne s’attarde pas spécialement sur le cas d’Henri Bouchard [7] : la participation du sculpteur en 1941 au fameux « voyage des artistes en Allemagne à l’invitation de Goebbels » écrivait l’élu, et l’éloge qu’il en fit ensuite dans la revue L’Illustration ; sa présence au « Comité d’Honneur de l’exposition Arno Breker (le mythique sculpteur préféré d’Hitler) à Paris en mai 1942 » ; ses « responsabilités institutionnelles » à la présidence du Salon des artistes français ; son investissement « dans les tentatives de mise en place d’une Corporation ou d’un Ordre des artistes où il défendit avec brutalité des positions rigides » inspirée de l’exemple allemand où il n’était question que « de contrôler les expositions, les galeries, d’interdire l’abus de la critique… » ; puis, à la Libération, la « demande de son arrestation et de son jugement par le comité directeur du Front National des Arts réuni le 3 octobre 1944 sous la présidence de Picasso ». On ne sait comment réagirent la municipalité et le musée. Sans doute, mal.

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Outils et matériaux de l’atelier Bouchard / Musée La Piscine

Plus d’un an après la prise de position des Verts roubaisiens, le quotidien Le Monde révèlait l’affaire dans un article, à charge, daté du 14 juin 2008. Le titre donne le ton : « Un artiste qui a flirté avec les nazis va être mis en valeur à Roubaix ». On y apprenait que l’atelier reconstitué devait ouvrir au public en 2011. D’ici là, une cinquantaine de dessins d’Henri Bouchard feraient l’objet d’une exposition. L’élu Christian Carlier réaffirmait la gêne ressentie à « se servir de l’oeuvre de Bouchard comme support pédagogique en direction du public scolaire ». L’adjoint à la culture lui répondait que « Bouchard a déjà payé à la Libération ». Bruno Gaudichon, directeur de La Piscine, rappelait que « c’est le seul atelier complet de cette génération » et qu’il aurait sans doute disparu sans leur intervention. Dépassé par la polémique, il se défendait de vouloir occulter la réalité : « Il y aura des fiches pour les visiteurs sur les liens entre la sculpture et le pouvoir politique. »

UNE POLÉMIQUE NATIONALE
Quelques jours plus tard, le journal régional La Voix du Nord vint à la rescousse du musée, donnant abondamment la parole à ses défenseurs contre les attaques d’« une partie de la presse parisienne » (alors que la fronde était d’origine locale), la belle-fille de Bouchard devenant Anne, avec un ignoré « passé de résistante suffisamment éloquent pour écarter toute forme de doute ». Le tout dans une posture très complotiste : « Mais pourquoi cette affaire n’a-t-elle pas vu le jour avant ? Le musée Bouchard a été classé musée de France en 1985, proposé à la ville de Paris en 1990... À moins que la polémique vise davantage à faire du tort à La Piscine, jeune musée (ouvert en 2001) qui se retrouve cette année classé 5e au palmarès national des musées… » [8].

Conséquence de toute cette agitation, huit artistes céramistes, sculpteurs et verriers devant exposer collectivement au musée La Piscine alors que celle de dessins de Bouchard était programmée en préfiguration de la réinstallation de son atelier, annulaient leur venue, révélait en août 2008 Le Nouvel Observateur] [9]. Jean-Pierre Thibaudat, qui signait l’article, estimait également « pour le moins, maladroit » de vouloir utiliser comme support pédagogique l’oeuvre « d’un homme interdit d’enseignement pour faits de collaboration ». En effet, s’appuyant sur les travaux de Laurence Bertrand Dorléac, on apprenait que Bouchard avait été « interdit d’enseignement dans les écoles d’art à la Libération »

« Nous nous étonnons qu’il soit donné une place aussi importante et aussi singulière à un artiste au sujet duquel nous apprenons qu’il a été l’un des rares artistes ayant été interdit d’enseignement dans les écoles de l’état après la guerre par un arrêté du 22 janvier 1945 ; cette interdiction semble avoir été motivée du fait de son attitude affichée de collaboration dite artistique jusqu’à la fin de la guerre, comme l’atteste un article de sa part sur Arno Brecker dans la revue Illustration de février 1942 et un rapport du 30 juin 1944 de la Propaganda Abteilung »
Claude Champi, Bernard Dejonghe, Philippe Godderidge, Jacqueline Lerat, Michel Muraour, Setsuko Nagassawa, Daniel Pontoreau et Camille Virot

De son côté, le Comité français pour Yad Vashem, institut international pour la mémoire de la Shoah basé en Israël, faisait part de son indignation qu’un tel artiste puisse ainsi « bénéficier d’une reconnaissance et d’une mise en valeur ». En 2009, dans le journal Nord Eclair, Bruno Gaudichon s’estimait victime d’incompréhension : « Au musée, on a toujours dit que Bouchard avait commis des fautes pendant l’occupation allemande, mais il a été jugé et condamné. La façon dont certains ont posé la question de cet atelier pose problème. Cela veut-il dire que quelqu’un qui a commis des fautes doit payer pour l’éternité ? La Piscine a été l’otage d’une discussion qui n’avait pas grand chose à voir avec son sujet ».

Le ministère de la Culture ne rentra pas dans la polémique. Au contraire, Frédéric Mitterrand, alors ministre, annonça en septembre 2010, après être venu sur sur place - visite au cours de laquelle le maire socialiste René Vandierendonck plaida la cause -, que le ministère co-financerait, dans le cadre du Plan Musées, l’extension qui « permettra d’accueillir l’atelier-musée Henri Bouchard, et de reconstituer in situ l’atelier du sculpteur » [10]. Le ministère apportait 1,3 millions d’euros sur un total de 7,75 hors taxe (9,3 millions TTC). Ouverture annoncée fin 2013.

En avril 2011, à l’occasion du vote en conseil municipal de l’extension de La Piscine, Christian Carlier, à la tête du Groupe OuVERTement à Gauche, continuait de s’opposer au « musée Bouchard », considérant sa « célébration » comme « une erreur politique et stratégique majeure ». Il y voyait une « contradiction avec un développement du musée fondé sur la modernité et l’ouverture ». Cela n’entrava pas le projet. En 2016, les travaux étaient lancés, le remontage de l’atelier constituant l’un des éléments des agrandissements. La polémique semblait être retombée. Début 2018, sur son blog Médiapart, Jean-Pierre Thibaudat continuait de tempêter, ayant cru le projet enterré : « Reconstituer un tel atelier revient à honorer grandement un artiste à la notoriété relative qui fut un collaborateur notoire ».

UNE VOLONTÉ DE TRANSPARENCE
En octobre 2018, l’inauguration du musée agrandi n’a entraîné, à notre connaissance, aucun remous, les médias s’accordant à louer les nouveaux espaces du musée, avis que nous partageons entièrement pour être venu en visite de presse. Même Christian Carlier, s’est félicité, en conseil municipal, de la réouverture de l’établissement, prenant acte seulement de la présence « de cet obscur Henri B », conséquence de « la malencontreuse décision de 2007 ». Avant de prévenir, sur la manière de présenter l’artiste et son oeuvre : « On évoquera bien sûr la nécessaire contextualisation, à condition de ne pas confondre avec le relativisme, et on se méfiera de cette fausse contextualisation qui repose sur un contre sens sur ce que voulaient les acteurs d’alors et surtout sur ce que certains ont maintenant envie de croire. » Il nota aussi, avec raison, les efforts insistants du musée pour « exorciser » le « démon ». Parmi les expositions d’ouverture, l’une concernait L’homme au mouton, sculpture que Picasso réalisa en 1943 en réaction à l’exposition d’Arno Breker, une autre se concentrait sur le buste du résistant communiste Rol-Tanguy par Giacometti.

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Atelier Bouchard reconstitué, musée La Piscine

Devant l’atelier reconstitué de Bouchard, on se dit qu’il eût été dommage de disperser l’ensemble et de ne pas l’exposer quelque part. Même si, qu’on le veuille ou non, cela revient à le valoriser. Et au regard de la période noire de la carrière de l’artiste, difficile, effectivement, de ne pas éprouver un certain malaise à imaginer que sa sculpture puisse servir de support pédagogique à des enfants. Mais peut-on résumer une carrière de plusieurs décennies à quatre sombres années ? Censurer un oeuvre du fait des errements de son auteur serait le pire service à rendre à l’Histoire. Le présenter sous silence, emprunt de non-dits, ne serait pas mieux. C’est pourtant le cas encore pour nombre d’artistes liés à cette période encore tabou, comme le rapporte Le Quotidien de l’Art au sujet du musée Charles Despiau-Wlérick à Mont-de-Marsan ou du musée d’Orsay qui préfère rester muet sur la question.

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Inscrit sur un mur du musée La Piscine / octobre 2018

Ici, à Roubaix, le musée La Piscine a opté pour la transparence. Aurait-on fait ce choix sans la polémique ? Peu importe désormais. A propos d’artistes compromis, son directeur Bruno Gaudichon affirme : « La question n’est pas Peut-on les présenter ? mais Comment les présenter ?. Les cacher serait faire preuve d’aveuglement. Ils font partie de l’histoire » [11]. On ne peut que lui donner raison. Ainsi, rien ne semble occulté du passé de Bouchard, malgré des informations reléguées dans le coin le plus reculé de l’espace : texte introductif au mur, avec même une citation de Karl Marx - « Celui qui ne connait pas l’histoire, se condamne à la revivre » -, chronologie détaillée et quelques objets présentés comme la fameuse revue L’Illustration de 1942.

UN MALAISE GRANDISSANT
Sur le moment, rien ne nous a choqué, l’artiste jusque là nous étant quasiment inconnu. C’est ensuite, en faisant nos propres recherches en vue de cet article, que, peu à peu, notre malaise n’a fait que croître en confrontant nos résultats à la manière dont le musée présente les faits, certains, pourtant capitaux, se révélant tout simplement faux. Juste sidérant, alors que le musée, acculé par une polémique née il y a plus de dix ans ce qui laissait le temps d’investiguer, revendique une certaine exemplarité.

A LIRE : « Assainir les Beaux-Arts ». Henri Bouchard sous l’Occupation
A l’occasion de cette article, curieux du parcours d’Henri Bouchard durant la Seconde Guerre mondiale, insatisfait du peu d’informations que l’on trouvait, nous avons mené notre propre recherche, non exhaustive mais qui a nous mené assez loin et dont le résultat dessine un portrait plus sombre que tout ce qu’on en avait lu.

On peut déjà s’interroger sur l’affirmation comme quoi « l’oeuvre d’Henri Bouchard ne contient pas, en lui-même, de vrai message politique ». Les historiennes Laurence Bertrand Dorléac et Stéphanie Corcy expliquent bien, dans leurs ouvrages, qu’il n’y a pas eu en France sous le régime de Vichy d’art véritablement officiel, contrairement à l’Allemagne ou sous d’autres régimes autoritaires qui ont développé une esthétique d’Etat [12]. Mais comme on l’a découvert lors de nos recherches, il n’est pas étonnant que compte-tenu du choix de ses sujets, de son style figuratif, de son rejet de l’art moderne, de son approche traditionaliste de l’apprentissage et du métier, de sa vision de l’art qui transparait dans la presse, qu’Henri Bouchard ait été si en phase avec la Révolution nationale. Il serait intéressant de montrer en quoi, au contraire, il était prédisposé à le faire. Ce n’est pas juste une question d’attitude individuelle. Son art reflète une idéologie. « On ne peut pas mettre sur le même plan Bouchard et Breker. Il n’est pas une figure officielle de Vichy », réplique Bruno Gaudichon, directeur de La Piscine dans le Quotidien de l’art. Certes, néanmoins, difficile de trouver un artiste, dans le domaine plastique, aussi investi et engagé à cette période que Bouchard. Sur le plan de la création, de l’ambition personnelle, du rôle et de la place des artistes à défendre, de l’adhésion à la « philosophie » du régime en place et de l’occupant. Finalement, Henri Bouchard ne doit son salut, le relatif oubli dans lequel il est tombé ensuite comme collaborateur, au fait qu’il n’est pas un artiste de premier plan car dans la compromission, il fut, semble-t-il, le plus avancé.

Dans la manière qu’a le musée La Piscine de présenter le parcours de Bouchard durant la Seconde Guerre mondiale, il nous semble qu’on est en plein dans ce que redoutait Christian Carlier : une contextualisation biaisée qui, quand elle existe, à force de tout relativiser, revient presque à l’« innocenter ». On pense alors à l’argumentaire réhabilitationniste de sa belle-fille Marie Bouchard, conservatrice de l’ancien musée parisien, cité à la fin de notre enquête historique quand celle-ci nous a amené à penser, à l’opposé, que le cas du sculpteur est plus grave que tout ce qu’on en savait. « Il faut montrer comment des gens tels que Bouchard ont pu devenir les complices de l’inacceptable. Et rappeler que la France sous l’Occupation était beaucoup moins univoque que l’image qu’en a donnée De Gaulle à la Libération », déclarait Bruno Gaudichon en juillet [13]. Cette volonté louable de ne pas tomber dans un manichéisme vengeur a-t-elle échoué ?

UNE CONFUSION DES FAITS
Les faits à charge, les quelques-uns que l’on retrouve partout (finalement ceux de l’article du Monde de 2008), sont quasi systématiquement contrebalancés par des informations à décharge (aux sources parfois inconnues vraisemblablement d’origine familiale, sans conditionnel et sans explication), ce qui donne l’impression qu’Henri Bouchard subit les événements sans vraiment y adhérer, certains formulations étant pour le moins étranges. Le voyage en Allemagne ? Il l’aurait effectué en sa seule qualité de président de la Société des Artistes Français - on entend alors : par obligation, sans aucune conviction personnelle, ce qui semble contraire à la réalité -, et en essayant « de faire libérer des artistes et étudiants de l’Ecole des beaux-arts qui sont prisonniers en Allemagne ». Information qui le sur-valorise individuellement alors que la démarche, revendiquée par tous les participants quand il fallut s’expliquer à la Libération, semble avoir été avant tout collective, l’un d’eux ayant même eu pour tâche de collecter les noms afin d’établir une liste à remettre aux Allemands.

L’article que Bouchard signe ensuite dans l’Illustration est, dit le panneau, « reçu comme un récit positif de cette opération de propagande ». Pourquoi ? Ce n’est pas le cas ?! Quand on écrit avoir vu « la vie presque féerique que le gouvernement du Reich sait faire à ses artistes », on n’est pas vraiment dans l’interprétation. On nous dit aussi qu’il participa au projet d’un ordre des artistes mais y fut-il actif et quelle vision de l’art défendait-il ? On ne le saura pas alors qu’il aurait été l’un des plus impliqués et des plus radicaux quant à la direction qu’il aurait pu prendre s’il avait abouti.

A la Libération, on apprend que Bouchard « restitue au docteur G.Lévy, sa bibliothèque qu’il a cachée durant l’Occupation ». Mais qui est ce personnage ? A-t-on raté l’information ? On suppose qu’il faut comprendre que ce dernier était juif - ne pas le signifier est problématique -, et que donc Bouchard n’était pas antisémite. Or, un témoin professionnellement proche de l’artiste, et pas des moindres, Paul Landowski, sculpteur et directeur alors de l’Ecole des beaux-arts, rapporte à plusieurs reprises le contraire, en plus d’une xénophobie latente très dans l’air du temps. Si l’on peut nous opposer que tout ceci relève d’impressions personnelles, le plus grave, ce sont les fausses informations finales qui donnent à penser qu’aucune recherche historique réelle n’a été effectuée, jetant le doute sur le reste de la biographie, sur le sérieux de la démarche et sur la volonté même du musée à vouloir établir la clarté.

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Biographie d’Henri Bouchard inscrite au mur du musée La Piscine / octobre 2018

Comme nous l’avons établi dans notre recherche en démêlant une situation complexe, s’il a été reproché à Henri Bouchard après la Libération, en octobre 1944, sa participation au voyage en Allemagne, son article dans L’Illustration et une adhésion supposée au groupe Collaboration, cela émanait du Front national des arts, comité de peintres résistants présidé par Picasso. Pas du Comité national d’épuration des artistes, institué plus tard, en mai 1945, et dans lequel ne siégeait pas Picasso. C’est cette instance professionnelle mise en place par le ministère de l’Education nationale dont dépendait le secteur des Beaux-Arts et présidée par un magistrat, qui infligea au sculpteur, en avril 1946, la sanction citée. Non au cours d’un procès - il ne s’agissait pas d’une cour de justice, bien qu’il semblerait qu’il dût faire face, par ailleurs, à une enquête judiciaire - mais à l’issue de séances où il fut convoqué et entendu, comme d’autres. Les motifs de la sanction ne sont pas connus - il faudrait pour cela consulter les procès-verbaux de la commission d’épuration - mais cela dépassait sans conteste les seules raisons évoquées par le Front national des arts, le « comportement général » de l’intéressé étant pris en compte selon l’expression de Landowski. Pour Bouchard, d’autres éléments jouèrent.

Parler ensuite de « jugement cassé », si la formule est dramatisante, elle est tout aussi impropre, d’autant qu’on ignore quelles en furent les circonstances. « Restituer dans ses droits » ? Lesquels ? Quand il écopa de la sanction d’interdiction de vendre et d’exposer durant deux ans, celle-ci, rétroactive, était déjà quasi terminée. Et cela ne dédouane en rien, sur un plan historique, Bouchard de ses responsabilités. On le sait désormais grâce aux travaux des historien.ne.s, l’épuration fut disparate, injustement lourde ou trop clémente selon les personnes, les temps et les circonstances.

Quant à la perte pour Bouchard de son poste d’enseignant aux Beaux-Arts - plus gravement « révoqué, sans pension, avec interdiction de professer dans les écoles de l’Etat » -, la sanction intervint, plus tôt, en janvier 1945, à l’issue de séances d’une première commission d’épuration. En plus d’être partiellement fausses, ces informations énoncées par La Piscine, capitales pour appréhender le parcours de Bouchard, ne rendent pas compte de la gravité de sa situation d’alors. Car nous sommes arrivé à la conclusion qu’il a probablement dû répondre de ses actes devant pas moins de cinq instances différentes sur une durée de presque deux ans et qu’il a écopé, devant les deux commissions officielles, des sanctions les plus lourdes, sans manifestement être condamné, en justice, à l’indignité nationale. L’absence de cette dernière information pourtant favorable à Bouchard démontre le manque patent d’investigation.

Enfin, citer en conclusion, comme seule oeuvre réalisée après-guerre, la statue du Père Jacques déporté en 1944, commandée par la « figure de la Résistance » André Marie - et non Jacques Marie comme cela est écrit ! - oriente et finit par emporter le jugement du visiteur : finalement, Bouchard n’était pas si coupable que cela. Assez troublant quand l’on sait qu’André Marie, ministre de la Justice depuis 1947, fut contraint de démissionner, mis en cause justement dans le classement d’une affaire de collaboration. Et pourquoi ne pas mentionner aussi la perte de la commande d’un monument à la gloire des Anciens combattants de 14-18 à cause de sa réputation entachée et le médaillon que Bouchard réalisa pour le tombeau du cardinal Baudrillart, collaborationniste notoire, inauguré en 1953 ? Tout ceci révèle que le musée La Piscine, malgré des déclarations de principe, assume mal le passé de Bouchard. Grave confusion de faits, maladresses, erreurs, relativisme, partialité et incomplétude... Du chemin reste à parcourir pour faire toute la lumière.

:: Bernard Hasquenoph | 7/01/2019 | 17:49 |

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NOTES

[1] Le sculpteur Jean Osouf dira de lui : « Bouchard était paraît-il un bon professeur, mais c’était un pompier », Histoire de l’art, Paris, 1940-1944, Laurence Bertrand Dorléac, Publications de la Sorbonne, 1986, p.404.

[2] Henri Bouchard assurera la présidence de l’Académie des beaux-arts en 1936 et 1958.

[3] JDD, 11 mars 2007.

[4] Nouvel Obs, du 15 au 21 mars 2007.

[5] Catalogue d’exposition : Henri Bouchard 1875-1960. Commémoration du Centenaire, Musée des Beaux-Arts de Dijon, Palais des Etats de Bourgogne, 1975.

[6] Nouvel Obs, du 15 au 21 mars 2007.

[7] Histoire de l’art, Paris, 1940-1944, Laurence Bertrand Dorléac, Publications de la Sorbonne, 1986 & L’Art de la défaite : 1940-1944, Seuil, 1993.

[8] « Musée Bouchard à La Piscine de Roubaix : à qui profite la polémique ? », La Voix du Nord, 18 juin 2008.

[9] Exposition « Henri Bouchard (1875-1960). Quelques dessins », 21 juin 2008 – 20 septembre 2008, La Piscine.

[10] Discours de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, prononcé à l’occasion de l’inauguration du LAM.

[11] « À Roubaix, un sculpteur polémique dans la Piscine », Joséphine Bindé, Le Quotidien de l’Art, 05.07.2018.

[12] La Vie culturelle sous l’Occupation, Stéphanie Corcy, éd. Perrin, 2005, p.133.

[13] Quotidien de l’art, 05.07.2018.



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« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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